Sacré moi. Je me suis presque convaincu que je ne voulais pas de mec en ce moment. Que la tournée n’y était définitivement pas propice, et que si les quatre premiers mois avaient été difficiles à ce niveau-là, ça faisait désormais un an que je m’en accommodais fort bien ma foi. Et comme toujours à force de me répéter un discours j’ai fini par y croire dur comme ça. L a failli s’étouffer avec son thé. Il s’est même un peu énervé, que « ça » ce n’était pas moi, et il m’a rappelé la fleur que j’étais à L.A il y a cinq ans lorsqu’il m’a connu, tellement bleue qu’elle en faisait mal aux yeux. Le lendemain de mon arrivée, dans sa voiture vers l’ouverture du festival gay et lesbien, le Confessions de Madonna à plein volume, on se connaissait depuis huit heures, il m’avait quand même demandé si je m’étais masturbé sous la douche le matin. Ça marque. L.A et l’apprentissage de tout, de l’indépendance, de la gaytitude et des coups dans le ventre. Du haut de mes dix-neuf ans et de mon romantisme exacerbé, j’ai appris à m’assumer en tant qu’homo bien dans sa peau, avec les plans cul plutôt nombreux qu’une libido adolescente bien entamée se devait d’exiger. Jeune romantique très sexué donc. Aucun boyfriend californien pourtant – plutôt des pots cassés par ma maladroite sensibilité en construction, si l’on va dans cette direction. Pas de boyfriend, certes, mais L de me rappeler que je m’entichais, cœurs et étoiles plein les yeux, du moindre garçon que j’embrassais (sauf celui qui m’attendait nu dans le noir sur son lit avec des kilos en trop qui n’étaient pas sur ses photos, cf. ma série inachevée des plans angelinos mémorables (?)) Non seulement c’est dans l’absolu très probable me connaissant, mais je me souviens en plus effectivement que sous couvert de traverser la cité des anges en Jeep à une heure du matin pour aller baiser, je voyais chacun de ces garçons comme un potentiel futur mari – déjà.
Je n’ai pas échappé à mon éducation disneyenne, non, princes et princes qui se marient et ont beaucoup d’enfants, j’ai mis du temps à en sourire avec ironie (et le cynisme est encore loin.) Disons en tout cas qu’un grand but de mon adolescence fut de tomber amoureux. De filles d’abord (je couchais déjà avec un garçon, depuis un jeune âge, mais ça ne me perturbait aucunement, les filles pour les sentiments, les garçons pour le sperme !) puis de garçons, les fameux. La première fois que je suis tombé amoureux d’un garçon s’est justement construite pendant mon année à L.A, et concrétisée à mon retour parisien. L’électrochoc, la sensation toute palpable que quelque chose pouvait se passer avec ces copains de jeux sexuels, quelque chose de tellement plus fort.
En terrasse aux Marronniers, après-midi de début janvier 2012, L est donc en train de s’étouffer avec son thé. Je serais ainsi passé de la fleur bleue au mec froid, terre-à-terre, pragmatique, qui est très bien sans mari parce que les contingences du moment font qu’il ne peut pas en avoir ? « Attention Arthur, tu es à la croisée des chemins », me répétait-il alors en se foutant gentiment de ma gueule, à gauche l’amour, à droite les nuits de sexe sans lendemain, à l’envi, à l’infini, comme si c’était tout l’un ou tout l’autre. Et quelque part, de me voir lui annoncer si sereinement que le célibat m’enchante alors que j’étais plutôt du genre à pleurnicher sur ma solitude, il n’en croit pas un mot ! Ça signifierait que j’ai pris le chemin de droite ? Impossible ! Le paradoxe étant au final que le jeune romantique qu’il voyait en moi il y a cinq ans baisait plus que le mec blasé content d’être seul à l’approche de la fin du monde en cet an de grâce 2012.
Enfin non, je ne m’amusais pas « plus » il y a cinq ans. En valeur absolue, mes vingt-huit partenaires sexuels de 2011 ont défrayé la chronique du statut Facebook il y a quelques semaines, et si je n’ai pas gardé trace précise de chaque pénis de 2006-2007, il est certain qu’ils furent bien moins nombreux à l’époque. En revanche les contacts étaient plus directs, en substance de vrais plans cul bien traditionnels, en opposition aux beaux garçons dragués dans les théâtres, les bars ou parmi les amis en 2011. La partie à trois à Amsterdam, mon coup de cœur catalan, le franchissement du mur israélo-palestinien, l’hétéro autrichien, le New-Yorkais en standby, l’ex toujours agréable, les surprises amicales (« ça prouve que le cœur fonctionne et que peut-être il est prêt à se lancer quelque part », private quote)… L’année du lapin a eu du chien.
Au fond de moi je ne me suis pas défait de mes images d’Épinal. Plus réaliste certainement, mais toujours en attente. Du « il », du « lui ». Pas le seul et l’unique – je crois de moins en moins en ce concept –, mais celui avec qui la construction sera forte, la progression belle et les sentiments intenses et partagés. Alors oui L, bien sûr que tu as raison, je suis plutôt parti à gauche dans cette croisée des chemins qui traîne un peu, je rêve au prince charmant, au cœur qui bat. Ce qui est vrai aussi, ceci dit, c’est que je me suis acclimaté à la situation, et quelque part je n’ai pas envie d’y penser alors que je suis au Canada, en Colombie ou en Chine, à ce futur mari. Suivez mon regard, pour une fois que je suis un tant soit peu réaliste. Je sais aussi qu’à deux reprises l’année dernière les ressentis ont été biaisés par la pression de mon emploi du temps impossible, qui oblige à se découvrir, se connaître et se voir en packages tout compris de trois jours – un peu trop poussifs, comme sas de décompression – et ça n’enlève rien aux palpitations.
Toujours flanqué de mes clichés sirupeux, oui, mais les voyages forment la jeunesse n’est-ce-pas, et les exemples autour de moi fleurissent pour montrer l’absurdité, la complexité et l’immense beauté de toutes ces histoires identiques qui ne se ressemblent pas. Les couples d’amis qui se fracassent presque sans prévenir, ceux qui se fêlent sans qu’on puisse y croire, qui se trompent (pour se prouver quoi ?), les relations ouvertes, quelle que soit la forme ou la taille de l’ouverture, les gens dont on se demande ce qu’ils font toujours avec cette personne, les chassés-croisés amicaux, amoureux, amicaux, on ne sait plus, on couche, on découche, on recouche, on n’embrasse pas, on se tait, on clarifie, on se résigne, on ne se remet pas, on est triste, on fait semblant, on devient un peu trop amer, un peu prématurément aigri (et ça n’aide pas, c’est certain), ou on a ce qu’on veut mais comme toujours on veut ce qu’on n’a pas, et on se pose les mauvaises questions, qui n’ont pas lieu d’être, quand d’autres passent à côté d’interrogations essentielles (qu’est-ce que nous faisons ensemble ?), on est désespérément seul ou définitivement trop attaché, on s’emballe, on tombe de haut, on déçoit, on jubile, on est déçu, on déballe.
Me privant plus ou moins volontairement du sacro-saint couple, j’observe, avec une distance bienvenue qui me manquait jusqu’alors, géographique mais pas seulement : on me confie beaucoup de choses, et assez mesquinement, je juge. Et j’ai ce droit absolu de juger, tout en gardant à l’esprit que mon jugement n’a aucune valeur, aucune espèce d’importance. En martelant trop souvent que l’amour rend aveugle, je trouve qu’on oublie un peu vite l’essence de nos sentiments, leur force, le crédit et le respect qu’il faut leur porter, dans toute leur folie et tout leur danger.
Pour la première fois je suis le réfléchi, le posé, le presque froid, celui qui soudainement se protège bien malgré lui alors qu’il n’a jamais su, auparavant. J’ai l’impression d’être enveloppé d’une pellicule très fine, imperceptible – mais robuste, infranchissable. Pour la première fois mon cœur est sur pause, inconsciemment. À un point si désabusé que je ne me vois pas en couple. Même à long terme. En poussant le concret des choses et l’enrubannant de visions (et violons) des couples amis, c’est comme si je m’éveillais soudainement et prenais la pleine mesure de l’affection, de l’envie, du désir. Et ce que je vois au réveil ne me fait pas palpiter, ne m’excite pas plus que ça. Où est mon dernier mal de cœur ? J’ai oublié ce que c’est que d’être en couple, et lorsque j’essaie d’imaginer le cran supérieur, la vitesse d’une croisière qui ne coule pas, je flanche, je ne m’y vois pas, je n’y crois pas. Là, L pourrait être très surpris. À peine le présent des perspectives, d’habitude indéniable unique excitation, parvient-il à me faire vibrer. Penser aux perspectives de quoi ? Aimer un seul, être aimé en retour, la complicité, le partage, ne pas voir les autres ? Où est l’insouciance de mes débuts, lorsque je n’avais d’yeux et d’érections que pour ce garçon, qui me portait sur un nuage tel que je faisais mon coming-out à mes parents au volant de la voiture familiale, sur l’autoroute A10 en doublant un camion ?
Cette pellicule de protection qui contre toute attente fonctionne très bien, est trop protective !
Allons, chacun sait que lorsqu’on emballe enfin, tout le côté plaisant fout le camp et que post happy end tout reste à bâtir. Et que c’est dur. Mais cette dualité, cet état de fait du couple, de la vie à deux, en plus d’y être vilement asservis depuis tout petits, on finit par la rechercher. Moi compris. Quitte à finir blasé quand le « rêve » sera réalisé. Voilà le vrai moi, dressé face à l’image excitante de tombeur globe-trotter que la tournée dégage et que tant d’entre vous m’envient.
En arrivant à l’hôtel ce soir, un peu trop connecté, je serai chaud, je vous exciterai et moi avec, dans cette image que vous me connaissez désormais d’obsédé virtuel assumé, je me toucherai, ce sera bien ; puis dans la semaine je rencontrerai un garçon, un que je connais déjà, un par hasard, dans un bar, au théâtre, un étudiant en danse peut-être, un sur Grindr, qui sait – je baiserai, je sexerai, je m’amuserai, je ferai l’amour, pourquoi pas un nouveau coup de cœur de tournée de début d’année ? Je brandirai sans m’en rendre compte ma carapace au même titre que mon sexe dressé, ma pellicule tendue de lover décontracté auquel il ne faut s’attacher, tout en rêvant fiévreusement aux amours imaginées qui viendront la percer.