Home is where the heartache is.

January 24th, 2012 by Arthur

Sacré moi. Je me suis presque convaincu que je ne voulais pas de mec en ce moment. Que la tournée n’y était définitivement pas propice, et que si les quatre premiers mois avaient été difficiles à ce niveau-là, ça faisait désormais un an que je m’en accommodais fort bien ma foi. Et comme toujours à force de me répéter un discours j’ai fini par y croire dur comme ça. L a failli s’étouffer avec son thé. Il s’est même un peu énervé, que « ça » ce n’était pas moi, et il m’a rappelé la fleur que j’étais à L.A il y a cinq ans lorsqu’il m’a connu, tellement bleue qu’elle en faisait mal aux yeux. Le lendemain de mon arrivée, dans sa voiture vers l’ouverture du festival gay et lesbien, le Confessions de Madonna à plein volume, on se connaissait depuis huit heures, il m’avait quand même demandé si je m’étais masturbé sous la douche le matin. Ça marque. L.A et l’apprentissage de tout, de l’indépendance, de la gaytitude et des coups dans le ventre. Du haut de mes dix-neuf ans et de mon romantisme exacerbé, j’ai appris à m’assumer en tant qu’homo bien dans sa peau, avec les plans cul plutôt nombreux qu’une libido adolescente bien entamée se devait d’exiger. Jeune romantique très sexué donc. Aucun boyfriend californien pourtant – plutôt des pots cassés par ma maladroite sensibilité en construction, si l’on va dans cette direction. Pas de boyfriend, certes, mais L de me rappeler que je m’entichais, cœurs et étoiles plein les yeux, du moindre garçon que j’embrassais (sauf celui qui m’attendait nu dans le noir sur son lit avec des kilos en trop qui n’étaient pas sur ses photos, cf. ma série inachevée des plans angelinos mémorables (?)) Non seulement c’est dans l’absolu très probable me connaissant, mais je me souviens en plus effectivement que sous couvert de traverser la cité des anges en Jeep à une heure du matin pour aller baiser, je voyais chacun de ces garçons comme un potentiel futur mari – déjà.

Je n’ai pas échappé à mon éducation disneyenne, non, princes et princes qui se marient et ont beaucoup d’enfants, j’ai mis du temps à en sourire avec ironie (et le cynisme est encore loin.) Disons en tout cas qu’un grand but de mon adolescence fut de tomber amoureux. De filles d’abord (je couchais déjà avec un garçon, depuis un jeune âge, mais ça ne me perturbait aucunement, les filles pour les sentiments, les garçons pour le sperme !) puis de garçons, les fameux. La première fois que je suis tombé amoureux d’un garçon s’est justement construite pendant mon année à L.A, et concrétisée à mon retour parisien. L’électrochoc, la sensation toute palpable que quelque chose pouvait se passer avec ces copains de jeux sexuels, quelque chose de tellement plus fort.

En terrasse aux Marronniers, après-midi de début janvier 2012, L est donc en train de s’étouffer avec son thé. Je serais ainsi passé de la fleur bleue au mec froid, terre-à-terre, pragmatique, qui est très bien sans mari parce que les contingences du moment font qu’il ne peut pas en avoir ? « Attention Arthur, tu es à la croisée des chemins », me répétait-il alors en se foutant gentiment de ma gueule, à gauche l’amour, à droite les nuits de sexe sans lendemain, à l’envi, à l’infini, comme si c’était tout l’un ou tout l’autre. Et quelque part, de me voir lui annoncer si sereinement que le célibat m’enchante alors que j’étais plutôt du genre à pleurnicher sur ma solitude, il n’en croit pas un mot ! Ça signifierait que j’ai pris le chemin de droite ? Impossible ! Le paradoxe étant au final que le jeune romantique qu’il voyait en moi il y a cinq ans baisait plus que le mec blasé content d’être seul à l’approche de la fin du monde en cet an de grâce 2012.
Enfin non, je ne m’amusais pas « plus » il y a cinq ans. En valeur absolue, mes vingt-huit partenaires sexuels de 2011 ont défrayé la chronique du statut Facebook il y a quelques semaines, et si je n’ai pas gardé trace précise de chaque pénis de 2006-2007, il est certain qu’ils furent bien moins nombreux à l’époque. En revanche les contacts étaient plus directs, en substance de vrais plans cul bien traditionnels, en opposition aux beaux garçons dragués dans les théâtres, les bars ou parmi les amis en 2011. La partie à trois à Amsterdam, mon coup de cœur catalan, le franchissement du mur israélo-palestinien, l’hétéro autrichien, le New-Yorkais en standby, l’ex toujours agréable, les surprises amicales (« ça prouve que le cœur fonctionne et que peut-être il est prêt à se lancer quelque part », private quote)… L’année du lapin a eu du chien.

Au fond de moi je ne me suis pas défait de mes images d’Épinal. Plus réaliste certainement, mais toujours en attente. Du « il », du « lui ». Pas le seul et l’unique – je crois de moins en moins en ce concept –, mais celui avec qui la construction sera forte, la progression belle et les sentiments intenses et partagés. Alors oui L, bien sûr que tu as raison, je suis plutôt parti à gauche dans cette croisée des chemins qui traîne un peu, je rêve au prince charmant, au cœur qui bat. Ce qui est vrai aussi, ceci dit, c’est que je me suis acclimaté à la situation, et quelque part je n’ai pas envie d’y penser alors que je suis au Canada, en Colombie ou en Chine, à ce futur mari. Suivez mon regard, pour une fois que je suis un tant soit peu réaliste. Je sais aussi qu’à deux reprises l’année dernière les ressentis ont été biaisés par la pression de mon emploi du temps impossible, qui oblige à se découvrir, se connaître et se voir en packages tout compris de trois jours – un peu trop poussifs, comme sas de décompression – et ça n’enlève rien aux palpitations.

Toujours flanqué de mes clichés sirupeux, oui, mais les voyages forment la jeunesse n’est-ce-pas, et les exemples autour de moi fleurissent pour montrer l’absurdité, la complexité et l’immense beauté de toutes ces histoires identiques qui ne se ressemblent pas. Les couples d’amis qui se fracassent presque sans prévenir, ceux qui se fêlent sans qu’on puisse y croire, qui se trompent (pour se prouver quoi ?), les relations ouvertes, quelle que soit la forme ou la taille de l’ouverture, les gens dont on se demande ce qu’ils font toujours avec cette personne, les chassés-croisés amicaux, amoureux, amicaux, on ne sait plus, on couche, on découche, on recouche, on n’embrasse pas, on se tait, on clarifie, on se résigne, on ne se remet pas, on est triste, on fait semblant, on devient un peu trop amer, un peu prématurément aigri (et ça n’aide pas, c’est certain), ou on a ce qu’on veut mais comme toujours on veut ce qu’on n’a pas, et on se pose les mauvaises questions, qui n’ont pas lieu d’être, quand d’autres passent à côté d’interrogations essentielles (qu’est-ce que nous faisons ensemble ?), on est désespérément seul ou définitivement trop attaché, on s’emballe, on tombe de haut, on déçoit, on jubile, on est déçu, on déballe.
Me privant plus ou moins volontairement du sacro-saint couple, j’observe, avec une distance bienvenue qui me manquait jusqu’alors, géographique mais pas seulement : on me confie beaucoup de choses, et assez mesquinement, je juge. Et j’ai ce droit absolu de juger, tout en gardant à l’esprit que mon jugement n’a aucune valeur, aucune espèce d’importance. En martelant trop souvent que l’amour rend aveugle, je trouve qu’on oublie un peu vite l’essence de nos sentiments, leur force, le crédit et le respect qu’il faut leur porter, dans toute leur folie et tout leur danger.

Pour la première fois je suis le réfléchi, le posé, le presque froid, celui qui soudainement se protège bien malgré lui alors qu’il n’a jamais su, auparavant. J’ai l’impression d’être enveloppé d’une pellicule très fine, imperceptible – mais robuste, infranchissable. Pour la première fois mon cœur est sur pause, inconsciemment. À un point si désabusé que je ne me vois pas en couple. Même à long terme. En poussant le concret des choses et l’enrubannant de visions (et violons) des couples amis, c’est comme si je m’éveillais soudainement et prenais la pleine mesure de l’affection, de l’envie, du désir. Et ce que je vois au réveil ne me fait pas palpiter, ne m’excite pas plus que ça. Où est mon dernier mal de cœur ? J’ai oublié ce que c’est que d’être en couple, et lorsque j’essaie d’imaginer le cran supérieur, la vitesse d’une croisière qui ne coule pas, je flanche, je ne m’y vois pas, je n’y crois pas. Là, L pourrait être très surpris. À peine le présent des perspectives, d’habitude indéniable unique excitation, parvient-il à me faire vibrer. Penser aux perspectives de quoi ? Aimer un seul, être aimé en retour, la complicité, le partage, ne pas voir les autres ? Où est l’insouciance de mes débuts, lorsque je n’avais d’yeux et d’érections que pour ce garçon, qui me portait sur un nuage tel que je faisais mon coming-out à mes parents au volant de la voiture familiale, sur l’autoroute A10 en doublant un camion ?
Cette pellicule de protection qui contre toute attente fonctionne très bien, est trop protective !

Allons, chacun sait que lorsqu’on emballe enfin, tout le côté plaisant fout le camp et que post happy end tout reste à bâtir. Et que c’est dur. Mais cette dualité, cet état de fait du couple, de la vie à deux, en plus d’y être vilement asservis depuis tout petits, on finit par la rechercher. Moi compris. Quitte à finir blasé quand le « rêve » sera réalisé. Voilà le vrai moi, dressé face à l’image excitante de tombeur globe-trotter que la tournée dégage et que tant d’entre vous m’envient.

En arrivant à l’hôtel ce soir, un peu trop connecté, je serai chaud, je vous exciterai et moi avec, dans cette image que vous me connaissez désormais d’obsédé virtuel assumé, je me toucherai, ce sera bien ; puis dans la semaine je rencontrerai un garçon, un que je connais déjà, un par hasard, dans un bar, au théâtre, un étudiant en danse peut-être, un sur Grindr, qui sait – je baiserai, je sexerai, je m’amuserai, je ferai l’amour, pourquoi pas un nouveau coup de cœur de tournée de début d’année ? Je brandirai sans m’en rendre compte ma carapace au même titre que mon sexe dressé, ma pellicule tendue de lover décontracté auquel il ne faut s’attacher, tout en rêvant fiévreusement aux amours imaginées qui viendront la percer.

Sénart, Sartrouville, Brest, Saint-Quentin-en-Yvelines, Noisy-le-Sec, Namur, Châlons-en-Champagne, Amiens (France and Belgium): shows 99-110

December 26th, 2011 by Arthur

Et si on se racontait à l’envers, en cette fin d’une année qui fut intense (au bas mot) ? Démarrant dans une voiture qui file vers les cimes enneigées pour les traditionnelles vacances au ski d’une petite famille qui en a toujours fait un moment privilégié pour se retrouver, au-delà de l’éloignement géographique des uns et des autres.
Poursuivant avec l’indigestion (pas très inédite) du réveillon de la veille, punch de Noël à la clé pour de vrai, et le dîner de Noël avec les amis de Sciences Po quelques jours auparavant. Pour certains d’entre nous, on ne s’était pas vu depuis longtemps et comme souvent je fus touché de voir ce qui demeure ou revient vite, très aisément, dès lors qu’on se retrouve. Beaucoup de couples parmi ces amis, la plupart avec une jolie ancienneté, les gens s’installent, se marient – ça fait tout bizarre à l’intérieur, ça fait envie, en tout cas ce sont une bizarrerie et une envie qui réchauffent le cœur, aucune aigreur là-dedans. Juste cette sensation du vide devant nous, des choses qui arrivent « pour de vrai », se mettent en place pour durer – on ne répète plus, on ne joue plus, on est lancés sans filet. Vieillir…  Plaisir identique à retrouver deux chers amis « californiens ». Je suis pris de vertiges d’euphorie lorsque mon esprit vagabonde et croise toutes ces chères personnes que je fréquente assidûment ou moins, d’horizons si variés, je me sens chanceux, heureux, presque béni. L’esprit gnangnan de Noël en somme : délicieux.
Avant cela j’avais commencé les vacances à Venise, pour voir R et C qui y étudiaient depuis la rentrée. Ils auraient pu être n’importe où, ce sont eux que je voulais voir plus que l’endroit – et puis le charme des canaux et des masques, pour faire très cliché, n’a pas eu de mal à opérer. Renforcé par les deux kilos de pâtes quotidiens et la vie à huit avec l’ensemble des visiteurs de la fin de leur séjour : colonie de vacances impromptue, aux improbables ramifications aussi, qui a ravi au-delà de nos attentes individuelles les plus folles.

Et avant le 16 décembre et les fameuses vacances, je tournais. Nous voilà donc repartis au 20 novembre, voir ce que les derniers spectacles de l’année nous ont donné.

Fracassés, les danseurs, fracassés les techniciens, fracassé le tour manager, au retour de Russie. Deux jours à Londres ne suffisent pas, les estomacs sont sens dessus dessous, le froid suinte encore de nos petits corps lessivés. Et nous repartons pour quatre semaines françaises. Un piège ! Sous couvert d’être à la maison, les exigences du groupe avec leur tour manager hexagonal sont plus pressantes, et ledit tour manager n’aspire qu’à passer du temps avec ses amis. « Mes fesses contre ta barre de pole-dance » pour commencer à Rosa Bonheur. Il faut donc faire attention. La banlieue ne me fait pas peur. Je fais mes habituels allers-retours en RER sauf que je ne suis pas chez mes parents et que depuis Sénart c’est quarante minutes à chaque fois pour voir mes Parisiens préférés.
Le premier des trois spectacles n’est pas très bon et la salle réagit assez mollement. Fracassés, vous vous souvenez ? Le second est notre centième et nous en faisons un contre-événement : il n’y a rien à faire où nous sommes, je m’éclipse à Paris en deuxième partie de soirée sans trop culpabiliser. Le troisième et dernier spectacle est au top. Puis à Sartrouville également, et le théâtre débordant de ses 800 spectateurs nous reçoit comme des rois. Je gère assez mal un danseur fatiguant avec ses problèmes de santé fatigants, passant dans cette phase cyclique fatigante de rejet d’une troupe fatigante qui ne pense qu’à elle et pas assez à moi. Du coup moi, je pense à moi. Je m’échappe. Apéro, dîner, danser, bien jolie nuit blanche, inattendue.
Et on continue. Les danseurs fatigants aussi, c’est récurrent. Vers la Bretagne, huit heures en bus pour gagner le bout du monde. Brest est charmante, Le Quartz un théâtre impressionnant avec ses 1,500 sièges. Je commence à m’inquiéter de mon état de fatigue, impossible de me sentir en forme depuis la Russie (toujours elle) alors que je dors bien et réduis les excès. C’est la crise physique généralisée, vite un massage, explosez ce nœud qui me laboure l’épaule gauche. Je ne me sens pourtant pas stressé. Juste en vrac.
Crise de compagnie aussi, des tensions lancinantes et récurrentes qui cette fois filent un mauvais coton. Comprenez qu’on quitte le champ de la simple fatigue. Je m’improvise médiateur un peu sec, convoquant la troupe sur scène en fin de répétition pour leur dire ma façon de penser. Moi qui suis si gentil, je les cueille en pleine surprise et culpabilité. Ça les surprend et ça les calme. « Encore deux semaines à tenir » avant le break, leur susurre-je en substance. « Calmez-vous et arrêtez de faire les gamins », du haut de mes vingt-quatre ans, vers leur trentaine bien entamée. Apparemment c’est du meilleur effet, de quoi conforter mon choix d’après tournée.
Que je ne préciserai pas ici, la faute à une bête superstition tant que je n’aurai pas signé mon contrat. Un peu comme tous ces ragots que je ne vous délivre qu’à moitié sans citer personne pour rester respectueux et professionnel. Tout un programme, qui m’empêche de faire du scandale suivi alléchant sur ce blog.
Pourquoi ce carnet de bord d’ailleurs, alors ? Garder une trace de ce rythme, comme un dernier rempart contre la vraie vie (très) active qui file en avant, j’en parlais un peu plus haut, sans protection, au sens effréné d’angoisses débridées.
Retour en banlieue parisienne, une scène triangulaire à Saint-Quentin doublée des aventures annuelles avec l’ex, un bon spectacle à Noisy-le-Sec – le temps de profiter des parents, aussi, qui manquent – et on file à la belge.
« Namuuur » susurre Keren Ann qui se produit juste avant nous au Théâtre Royal. Je connais mal et reste scotché à mon fauteuil, empli d’un bien-être cosy, subjugué par la voix et l’ambiance. C’est toujours si agréable de réussir à voir d’autres shows que la route verticale. L’emploi du temps est un peu fou avec cet autre spectacle à Bruges en parallèle qui vaut à six d’entre nous deux allers-retours bien harassants. « C’est dur, c’est la vie d’artiste. »
Châlons-en-Champagne me déçoit, ville morte par excellence, l’ennui est net et profond, heureusement il y a ledit champagne et un super théâtre. Et finalement, Amiens, qui là me surprend agréablement, bruissant de cette agaçante folie de pré-Noël. Un Lillois bien-aimé me rend visite pour découvrir la folie de la tournée. Il est comblé et le plaisir est partagé.
Le dernier spectacle de l’année, cent-dixième du nom, que nous attendions tant, est l’un des moins réussis de la saison. Qu’importe, les 1,000 spectateurs de la Maison de la Culture sont hystériques, littéralement. Une bien jolie façon de nous souhaiter de bonnes vacances malgré quelques pépins techniques et une énergie qu’on a connue plus folle.
Après quasiment six semaines sans jour off, nous roulons vers Lille, vers l’Eurostar, vers Londres. Mon esprit est déjà presque à Venise, nous avons du mal à croire qu’elles sont là, les vacances. Deux danseurs sont blottis l’un contre l’autre dans le bus, image récurrente dont la fragile chaleur fait toujours sourire avec bienveillance, dans nos petites vies de saltimbanques.
Et voilà, toute la petite troupe parle français, ou presque. Fracassés, mais « C’est fait. » Il sera temps plus tard de penser à la folie finale du rythme infernal, encore lui, qui nous attend en 2012.
« C’est la vie. » La nôtre, en tout cas.

Kazan, Russia: show 98

November 27th, 2011 by Arthur

Ah, la Russie… Avant même le top 50 annuel elle peut se vanter d’être numéro 2 derrière la Chine en termes de dépaysement. Elle nous a bien stressés, bien fracassés. Elle nous a bien eus. Le voyage déjà était bâtard, trop court et en pleine nuit. Et puis nous allions à Kazan, capitale du Tatarstan à l’est de Moscou. Donc transfert et deuxième vol. Et amabilités russes. Dans l’avion lorsqu’on se fait réveiller de force et redresser le siège pour consommer le plateau-repas jeté sur notre tablette. À l’immigration avec des regards assassins envers notre danseur égyptien qui a le malheur de porter la barbe alors qu’il est rasé sur sa photo de passeport. À l’enregistrement pour le second vol, où le nombre de personnes devant nous a fait craindre un raté d’avion. Quand j’ai demandé à une agent d’information s’il y avait un espace pour les groupes, parce qu’on risquait de rater le vol, elle ma répondu que c’était notre faute et qu’au lieu de lui parler je devrais être en train de faire la queue. Finalement nous avons eu le vol sans problème, même avec cet étrange contrôle de sécurité où il faut se battre pour récupérer un panier où déposer son téléphone, ordinateur etc. On se croirait sur le Titanic (dont la bande-annonce pour la resortie 3D me donne des frissons, au passage), et il n’est pas rare de se faire arracher une corbeille des mains, ou de devoir soi-même la reprendre à un enfant de huit ans qui vous jette des regards noirs.
Ah, ces fameux regards, cette absence constante d’un sourire ! Culturelle paraît-il. C’est assez déstabilisant. Comme la glace qui recouvre les trottoirs de Kazan, il faut gratter. Quand la confiance est installée nos relations avec le festival deviennent plus simples et les sourires apparaissent. Et par moins quinze ils font du bien. L’anglais est souvent plus qu’approximatif mais on s’en sort plutôt pas mal, eux et nous (je ne mentionne pas notre interprète, gentille mais un peu trop collante, et complexée de n’être qu’interprète et qui s’improvise du coup assistante chorégraphe, tour manager et technicienne – presque danseuse.)
La veille du spectacle nous expérimentons avec R, A, L et E la fameuse vodka russe, sous la forme de huit shots par personne en moyenne, au bar de l’hôtel et jusqu’à six heures du matin, dans le quasi seul but d’approcher le très sexy administrateur du festival, qui nous apparaît tour à tour homo ou hétéro. Lorsque nous montons finalement nous coucher au petit matin, il lèche consciencieusement le visage d’une blonde sur un canapé. Donc hétéro on dirait. Ce n’est pas grave, notre véritable amante cette nuit-là fut la vodka.
Le soir du spectacle nous sommes donc relativement fracassés. La salle est pleine. Pleine de gens un peu fous aussi. Comme une journaliste hystériquement désagréable qui chasse les danseurs dans leurs loges cinq minutes avant le début de la représentation pour les interviewer. Lorsqu’on lui fait gentiment remarquer que le spectacle va commencer elle répond sèchement que pour l’instant il n’a pas commencé, right? J’abandonne. Après cinq minutes de show son cameraman décide de monter sur scène pour avoir une meilleure vue ou un meilleur cadre, que sais-je. C’est le début pour moi d’une heure de mon activité favorite (ironie) : la chasse aux débiles et aux photographes intempestifs. Après avoir hurlé sur le cameraman pour le dégager de scène, je m’occupe d’un autre qui décide de faire un plan de la salle comble plongée dans l’obscurité, et qui allume donc l’espèce d’énorme lumière blanche de sa caméra pour mieux tous nous voir. Il y a ensuite la sonnerie de portable stridente que ce vieux couple ne sait pas arrêter, ce qui les fait hurler de rire. Et cette dame à côté de moi qui photographie l’ensemble du spectacle. Lorsque je m’approche avec mon traditionnel « No photos please » assez sec, elle me gueule dessus en russe quelque chose qui signifie probablement qu’elle va m’arracher les yeux, et elle continue de prendre des photos. À ce stade je décide de me concentrer sur le spectacle.
Et puis notre magie opère. Au noir final la salle bondit en un seul homme et hurle. Hurle de plaisir. Je n’ai jamais vu une telle réaction. Au dîner après le spectacle, de nombreux étudiants viennent serrer les danseurs dans leurs bras en pleurant. On n’a jamais vu ça non plus.
On se rend compte qu’on s’est encore fait avoir. Que malgré le retour qui nous fracasse (réveil à trois heures du matin pour récupérer un avion qu’on rate presque à cause de la bureaucratie russe insupportable, ce n’est pas pour rien que j’utilise le mot « fracasser » pour la troisième fois dans ce billet), malgré le froid, la langue, la culture, malgré la rudesse et l’irritation, la sensation que procure un spectacle réussi et qui plaît surpasse tout – la Russie est surréaliste et fascinante.

Toulouse & Tarbes, France: shows 95-97

November 27th, 2011 by Arthur

Après les one-shots parisien en mars, nantais en mai et marseillais en juin, la tournée française presque continue démarre dans le Sud-Ouest début novembre. En dehors de Paris et Lille, Toulouse est la ville française que je connais le mieux, et pour d’obscures raisons également un des coins de l’Hexagone où j’ai le plus de contacts, familiaux et amicaux. Je m’octroie donc une bonne partie des invites pour nos deux spectacles au TNT. Il y a quantité et il y a aussi qualité, je vois ML tous les jours, et ça nous fait un bien fou à tous les deux. Elle invite même une partie enchantée de la troupe pour un verre d’après spectacle dans son nid toulousain si cosy.
Le TNT est une magnifique salle, avec un plateau gigantesque qui nous change de la mini scène de Budapest. Et l’équipe du théâtre est au poil, contrairement à un autre organisme chorégraphique qui nous co-accueille et que je ne citerai pas nommément par souci de pseudo professionnalisme. Mais dont la cheftaine se révèle complètement folle et m’agresse après chacun des deux spectacles pour des raisons aussi différentes qu’absurdes. Ça devient même assez drôle tant c’est ridicule. Ce que l’ego, l’aigreur et la frustration ne vous font pas faire, je vous jure. Le deuxième spectacle est proche de la perfection, et me rappelle pourquoi malgré tout ce job est addictif.
L’occasion de repenser à ma dernière visite toulousaine à la Saint-Valentin 2010, alors que je venais d’accepter cette tournée et que je négociais mon salaire au téléphone dans les rues de la ville rose. What goes around…

Vendredi 11 novembre à Tarbes, la ville est décédée. Contre toute attente nous sommes logés au Rex, fameux hôtel hype de la région qui contente tout le monde. La salle de bain et ses parois en verre au milieu de la chambre est du meilleur effet exhib.
Le soir du montage technique nous dînons en terrasse avec R notre technicien-chef adoré et L et A, deux danseurs. La nuit est tiède et le moment délicieux. Nous nous livrons tous les quatre sur cette folle aventure, armés différemment pour l’affronter en âge, expérience ou situation familiale. C’est grisant et apaisant. Nous évoquons nos désirs artistiques respectifs. Que retient-on de cette expérience, qu’en garde-t-on ? « À quoi bon ? », demande R. On n’en garde rien mais on retient tout. Ce monde tellement globalisé qui se révèle à nous spectacle après spectacle. Tous ces détails culturels. Cette vie de groupe bohème tant aimée et haïe à la fois. La déprime et la lassitude guettent parfois dans les interstices, mais dans le tourbillon de la tournée elles ont à peine droit de cité. Chaque étape est une nouvelle poche de vie express, des milliers de recommencements. Cette constante fuite en avant, cette échappatoire collective à nos individualités quotidiennes, devient banale à nos yeux voyageurs, mais émane bien d’une graine complètement folle. Et ce que nous sommes aujourd’hui, c’est elle.
Ce qui inclut les habituels moments un peu plus « down », souvent matérialisés sous la forme de danseurs blessés. Ce qui arrive à Tarbes. Rien de grave, mais j’ai vraiment un problème à gérer ça, c’est probablement ce que j’aime le moins dans le job. Alors je me goinfre de chocolat pour constater ses vertus uplifting. Mes incartades virtuelles quand elles s’inscrivent dans une période d’obsession me fatiguent aussi. Je m’en accommode, avec ou sans chocolat.

Quittant Tarbes pour la parenthèse russe, entassés dans des taxis vers Blagnac, nous admirons les Pyrénées qui se détachent sur le ciel automnal imperturbablement bleu. Je pense aux danseurs qui viennent des quatre coins de ce petit monde, et à leur déracinement face à ces cimes enneigées, dans ces taxis du Sud de la France. « J’aurais voulu être un artiste », chante Balavoine à la radio. Le soleil nous chauffe doucement alors que nous filons vers un énième renouveau. Il y a de la beauté dans nos vies. Le rappel est opportun.

Budapest, Hungary: shows 93-94

November 17th, 2011 by Arthur

La tournée nous a portés jusqu’en Hongrie, et Budapest est vraiment très jolie. Pleine de beaux garçons en vue, mais ce qui m’a vraiment plu ce sont les bains. L’eau à 35°C en extérieur début novembre, j’ai adoré. Ça m’a régénéré. Au retour le steward a renversé une bouteille d’eau sur mon ordinateur ouvert, mais ça n’a pas entamé mon moral. Déjà parce que mon MacBook va bien, ensuite parce que c’était trop mignon d’apprendre le français pendant le vol à la moitié des danseurs, dont deux font ça très sérieusement (avec un livre de grammaire et des accents irrésistibles, les choux !) Surtout parce que la soirée londonienne qui a suivi avec S et O était parfaite.

Ludwigsburg & Lörrach, Germany: shows 91-92

November 10th, 2011 by Arthur

J’ignore si la parenthèse brésilienne que nous attendions tant et avons tant appréciée malgré la pluie nous a suspendus dans les limbes cotonneuses d’un bien-être inattentif, ou si ça n’a rien à voir. Mais le relâchement fut total. Nous finissions le mois d’octobre en Allemagne, et après l’Australie, les Émirats, la Chine, le Proche-Orient, la Malaisie ou justement le Brésil, après surtout déjà presqu’une dizaine d’allers-retours germaniques, on ne peut pas dire que j’étais très stressé (si l’on omet le fait que je suis désormais de toute façon bien moins stressé qu’au début de l’aventure, merci pour moi.) Relâchement total donc en ce vendredi de retour du Brésil – et tout est allé de travers. Certains danseurs en retard voire carrément justes à l’aéroport, un enregistrement des bagages techniques qui a pris des plombes avec un staff forgé dans une porte de prison, un danseur en surcharge avec sa valise perso (après un an de tournée, hello ?), et quatre danseurs égarés en duty free alors que le vol ferme et que l’agent est en train de demander qu’on débarque leurs valises. Tout est rentré dans l’ordre in extremis, et personne n’a vraiment compris ce qu’il se passait ; je fus le premier horrifié de constater qu’un défaut de vigilance constante avait si vite fait de nous ramener à l’état d’esprit primitif des débuts, où tout était incertain. J’ai été bien naïf de croire qu’après quasiment cent spectacles, une soixantaine de vols, vingt pays et quarante villes, tout irait bien. Deux jours plus tard c’est une danseuse visiblement assez émue qui s’agaçait de ce que d’autres discutent toujours les décisions de notre répétiteur, menant il est vrai une fois sur quatre à quelques échanges virulents entre danseurs. Au-delà de renforcer cet état d’esprit que rien ne sera simple et tout plutôt compliqué jusqu’à probablement la toute fin de la tournée, je me rendis simplement compte que l’alchimie du groupe, assez particulière et sanguine, couplée à un spectacle exigeant, sur le fil en permanence, physiquement et mentalement, et qui resterait sur ce fil même si on le tournait dix ans, était une donnée à assimiler et accepter pour le reste de la tournée. Pas reposant, jamais vraiment simple, mais indubitablement très stimulant et enrichissant à tout point de vue. Jamais lassant en tout cas… Je compris aussi pourquoi j’étais assez possessif de notre « esprit de Compagnie », et blessé, assez dur et prompt à juger mes amis lorsque ceux-ci me rendent leurs visites chéries sur le tour, et bercés par la sympathie de chacun se permettent des jugements assez finaux qui me percent le cœur à chaque fois. Une envie de rétorquer sèchement qu’il ne suffit pas de m’entendre narrer mes histoires et de passer une semaine avec nous pour pouvoir saisir l’essence de la troupe et décréter que ceci et cela, c’est mal. Oh je ne dois pas être loin du syndrome de Stockholm lorsque ces critiques renforcent mes propres plaintes à l’encontre de telle ou telle situation. Mais ce qui prédomine au final, c’est que je suis le seul apte à critiquer l’atmosphère dans laquelle baigne le groupe. Pas toujours évident à gérer.

Jamais lassant ? Sauf dans les désormais célèbres transitions, évidemment. Quelques jours à Londres qui régénèrent autant qu’ils épuisent, notamment dans le fait de pauser dans le rythme effréné. Comme si se relâcher fatiguait plus que garder le rythme infini des vols/répétitions/spectacles/bis repetita à l’envi. En pourparlers pour rester avec la Compagnie après la tournée, à un poste différent mais au moins aussi excitant, la perspective de me réinstaller à Londres pour une durée plus indéfinie que mes quatre premiers mois à l’été 2010 me réjouit autant qu’elle m’effraie. Ma soirée d’anniversaire m’a pourtant enchanté. Mais a aussi marqué la séparation d’avec le gros des troupes, irrémédiablement parisien. J’aime Londres, le manque de Paris est supportable, soyez quelques-uns d’entre vous à vous albionniser avec moi et je serai le plus heureux des hommes. Ne me rappelez pas la proximité d’Outre-Manche, elle est caduque dès lors qu’on pense à un rythme de vie plus installé, sorties en semaines et autres petits plaisirs simples du quotidien. Bien sûr que vous passerez vos week-ends dans ma nouvelle maison, bien sûr que je continuerai de venir vous embrasser à Paris, mais ça ne change rien au problème.

Problème pour être tout à fait honnête un peu biaisé au moment où j’écris ces lignes, tout ragaillardi par la mouvance infernale de notre périple, l’avenir ne m’effraie pas autant aujourd’hui que le 1er novembre dernier quand je « fêtais » mes 24 ans. Aujourd’hui, ça va.
Mardi dernier un peu moins. Pour quasiment la première fois pas de Toussaint fériée pour le scorpion vieillissant que je suis, mais une journée classique au bureau. Tout allait bien, le souvenir de la belle soirée du week-end aidant, le souvenir du dernier soir en Allemagne une semaine auparavant également, avec la surprise de mes danseurs, le dîner et leur cadeau ; également les multiples messages égrenant la journée de travail. Tout allait bien jusqu’à ce que je me retrouve à 19h30 seul au bureau, nuit noire à l’extérieur, pas de plan pour la soirée. La fête avait été consommée le week-end comme je disais, les gens n’étaient pas tellement dispos en ce mardi soir automnal. Et je ne les en blâme pas loin s’en faut – je me rend simplement compte et ce n’est pas la première fois, que j’ai tôt fait de m’ennuyer à Londres dès lors que les trois-quatre personnes essentielles sont occupées avec leur mari, leur amant, ou autre. La taille de la ville et la vie plus posée de ces amis amène très rapidement des situations de solitude qui conviennent une ou deux fois, pour le repos, puis agacent, car vous le savez, je suis loin d’être un solitaire. La boucle est bouclée, vous avez cerné l’angoisse du moment.
Bref – en ce mardi soir noir j’appelle ma danseuse taïwanaise chérie en répétition non loin de là. Ce n’est que 24 ans mais bon… On ne va pas se laisser abattre. Elle m’invite à la rejoindre au pub du coin, elle est avec un ami. Je marche les dix minutes qui nous séparent, la fraicheur nocturne fait déjà son office et désengourdit efficacement mon esprit chagrin. Je me prends évidemment à rêver à un magnifique jeune homme. L est très cute, mon cœur fait un petit bond dans ma poitrine – et très hétéro. Bon, ok. Ça n’empêche pas cette soirée totalement improvisée d’être impeccable de bout en bout. On n’est pas encore revenu à une mouvance « Bring it on! », mais je me sens repu, apaisé.

Mercredi, une forte envie de mélancolie après ce mardi gris – mais ça y est, j’ai replongé dans la tournée, cet état d’esprit en tant que tel, cette addiction perverse qui nourrit autant qu’elle draine. Je serais presque déçu de me sentir à nouveau si bien, tiens.
Bien, oui – vous me connaissez, tout va toujours bien. At some point.

São Paulo & Rio, Brazil: shows 88-90

November 8th, 2011 by Arthur

Brésil, premier jour : il pleut, on se demande si on va se faire de beaux Brésiliens les dix jours suivants.
Brésil, troisième jour : il pleut fort, on se demande si on va emballer de beaux Brésiliens les sept jours suivants.
Brésil, septième jour : il pleut très fort, on se demande si on va voir de beaux Brésiliens les trois derniers jours.
Brésil, dixième jour : il fait un soleil de plomb, les beaux Brésiliens sont toujours cachés.

Mais tout va bien. Déjà parce que le soleil a fini par apparaître. Ensuite parce que São Paulo puis Rio se sont révélées séduisantes sous la pluie (Rio je la connaissais déjà sous le soleil, il faut le dire.) Aussi parce que ne pas me faire de mecs en ce moment est une situation que je vis très bien. Surtout parce qu’avoir C-son-meilleur-ami-en-tour-du-monde juste pour soi pendant tout ce temps, c’était fort.

Les présentations sont faites. São Paulo ne fait pas mentir sa réputation de mégalopole tentaculaire et bétonnée. Je trouve la ville laide, mais inspirante. Le foisonnement est celui d’un poumon ardent, l’architecture grisâtre comme la pluie qui tombe recèle de jolies surprises. Malgré tout on étouffe, et les distances exacerbées par la monstruosité de la circulation épuisent vite le visiteur non aguerri. On se rabat sur le très hype rooftop bar de l’Hotel Unique, et sur un fameux Rodizio. Avant le Lions Club et sa soirée gay du vendredi soir ; il pleut des cordes, notre world globe-trotter fait un malaise pour n’avoir pas dîné. Avant de reprendre la danse, à son tour interrompue par une coupure de courant. Noir sans musique pendant cinq bonnes minutes. Reprise. C’est malgré tout un C en grande forme que l’on retrouve, qui épate par son aventure à sac à dos un certain chorégraphe de passage, et la plupart de sa troupe…

Troupe qui bénéficie d’un très chic hôtel à deux pas du théâtre. Nous sommes apparemment aussi à deux pas du Bercy local, et l’hôtel abrite également une pop star mexicaine dont nous apprenons qu’elle est la petite-nièce de Frida Kahlo, et à propos de qui nous découvrons rapidement qu’elle est effectivement connue au Brésil, à grands renfort de troupeaux d’adolescents hystériques squattant le hall et les abords de l’hôtel littéralement vingt-quatre heures sur vingt-quatre. À chaque ouverture des portes des ascenseurs les ados boutonneux retiennent leur souffle – nos danseurs s’en amusent et finissent par faire des entrées fracassantes, méprisées par la jeunesse fanatique blasée que ça ne fait même pas sourire.

Le soir du premier spectacle la tempête fait rage. J’aide notre stage manager backstage (elle est en béquilles, cheville cassée), et notre technicien chef adoré m’annonce juste avant le début du spectacle que nous ne sommes pas à l’abri d’une coupure de courant (tiens donc), « just so you know. » Je fus mal avisé de lui répondre « Yeah, right » en doutant du sérieux de la chose, puisqu’à dix minutes de la fin du spectacle, en pleine séquence de groupe finale, musique et lumière se sont arrêtées net. Les huit danseurs ont continué à tourner, dans l’obscurité, tout faiblement éclairés pas une lumière de service blafarde. C’était irréel. Passée la surprise, il n’y avait pas tellement de quoi stresser vu le faible champ d’action qui nous incombait. Après cinq minutes de mouvements sombres et silencieux, seulement marqués par la respiration haletante des danseurs et le souffle suspendu quasiment palpable de tout le public, ils ont cessé de tourner et sont allés saluer. Les applaudissements furent incroyables – et c’est à ce moment que tout s’est rallumé et que toujours portés par la salle surchauffée nous avons repris le spectacle. Une sorte de « Bemvindo ao Brasil » pour le premier séjour de la Compagnie.

Puis Rio se révèle donc dans son manteau humide et brumeux. Au-delà des spectacles qui séduisent, notamment le solo kathak du boss, apprécié par C, et par une incroyable danseuse des ballets russes de Diaghilev de 88 ans tout émue, l’idée est de se concentrer sur ce que je n’avais pas pu voir il y a un an et demi lors de ma première visite. Comme Copacabana sous la pluie avec des danseurs par exemple. Ou des endroits fabuleux : la samba dans un magasin d’antiquités et un somptueux café Belle Époque. Un après-midi avec C à parler, parler, parler autour de cafés, parce que c’est pile ce dont on a envie – puis à checker Grindr, parce qu’on en a aussi envie. Profiter du mardi ensoleillé au jardin botanique puis à Leblon et Ipanema. Boire quatre caïpis de trop, sept ou huit au total, pour dragouiller sans succès des Allemands hétéros, avant de danser furieusement la samba, et de vomir au moment de se coucher. Une certaine forme de saudade dirons-nous. Finir seul à Santa Teresa le mercredi, après avoir quitté C, à  voguer sur ces chères rues pavées escarpées. Pleurer l’accident du bonde, ce vieux tram emblématique du quartier, et sa mise hors service pendant un an. Frissonner devant la vidéo de l’explosion par fuite de gaz de ce restaurant à dix mètres du théâtre. Aller voir Jésus avec ceux qui restent, sous – enfin – un soleil implacable, avant de s’échapper dans un taxi un peu louche et un peu guide touristique, pour attraper son avion.

Se dire en fait une nouvelle fois que le Portugais s’apprend vite et qu’on pourrait complètement s’installer à Rio.
Et cette impression, tenace, d’avoir vu le vrai Brésil, moins sexy – mais beaucoup plus charmant.

Seoul, South Korea: shows 86, 87

October 22nd, 2011 by Arthur

Un mardi après-midi à l’automne 2004. Je rentre du sport, trempé de sueur. Devant le Majestic de Lille, l’affiche de Old Boy me fait de l’œil une fois de plus. La séance est imminente, je m’engouffre dans le cinéma en jogging et baskets, raquette de tennis à la main. Ces détails m’ont marqué, parce qu’au-délà d’être un psychopathe naturel de ce type de souvenirs, le film de Park Chan-wook a été un véritable électrochoc. Je ne m’en suis jamais vraiment remis, et si rien ne lui est arrivé à la cheville depuis, bon nombre d’autres films coréens les années suivantes furent autant de pépites électriques savoureuses.

À un point tel que j’ai eu envie de découvrir Séoul. Sept ans plus tard, je suis exaucé. « Découvrir » est un terme un peu fort – nous n’y sommes restés pour le spectacle que quatre jours, et remplaçant l’une de mes techniciennes blessées j’ai littéralement passé mes journées au théâtre (« LG Arts Center », what else?)
Les nuits furent plus intéressantes, notamment la dernière avec ses quatre heures de karaoké privatisé, ses deux heures de club déchainé et son hamburger sur la chaussée – pour finir en beauté. Les M. et Mme Kim locaux nous ont aussi frappé par leur beauté, leur gentillesse et leur sens aigu du style. Rien que ça. De quoi m’avoir donné envie d’y retourner, pour approfondir.

Jolie ironie de ce qu’on fait de la vie, je passai le week-end précédant la Corée à Lille. Pour la première fois depuis quasiment deux ans et notre beau gala de diplômés Sciences Po. C’est peu dire que « ma » ville me manquait (oui, j’ai une fâcheuse tendance à m’approprier les villes qui me sont chères.) C’est peu dire également que le week-end dépassa mes envies les plus charmantes. Et le soleil de plomb n’y fut pas complètement étranger. Un condensé de jolies choses et non moins belles personnes, dans la joie, la douceur et la simplicité.

Ou comment la Corée du Sud m’aura fait reparler du Nord, avec toujours ces mêmes cœurs dans les yeux depuis sept ans. Non sans une certaine spontanéité rafraîchissante cette fois-ci.

Lorsqu’on me noua au poignet les deux bracelets brésiliens rapportés de Salvador de Bahia par un ami lillois, je fis six fois le même vœu.

Where do we belong?

September 11th, 2011 by Arthur

Se poser. Chercher, visiter, être charmé, emménager, aménager, inviter, habiter. J’ai déjà exprimé le manque d’un chez-moi, le virage le plus délicat à négocier dans cette folle tournée. Et progressivement, Londres s’est révélée, ç’a pris du temps mais ses charmes ont opéré et j’ai enfin considéré m’y installer. En ce week-end du 10-11 septembre mes perspectives d’après tour du monde dansant sont encore bien floues – je renchéris déjà dans les projets excitants pour l’été, mais aucun n’est encore avéré. Malgré tout il y a de très sérieuses chances que je prolonge mon séjour londonien, qu’en 2012 je réitère le 142 Mapledene Road plus longuement, plus intensément, plus personnellement. Heureux hasard qu’Albion me plaise more and more.

Mais malheureux choix que les vacances new-yorkaises du mois d’août. Je commençais à ressentir un manque physique de la grosse pomme, un an et demi après l’avoir quittée. Un an et demi où je me suis basé à Londres justement, que j’ai découverte peu à peu, saison après saison (ou le temps d’une seule longue et grise saison, bourrée de charmes et parsemée d’éclaircies au moment où on les attend le moins.) Je ressentais le manque mais n’anticipais pas l’électrochoc du retour en terres d’outre-Atlantique. Pendant une semaine, et au moins les deux qui ont suivi le voyage, la folie a manifestement réinvesti mon petit cœur new-yorkais, j’ai été aspiré dans une spirale hurlante, un déferlement de sons, d’images et d’odeurs qui criaient, m’appelaient, « Come back home! »
Difficile de résister aux sirènes de Manhattan et de Brooklyn, ça fait douze ans que je n’essaie même pas d’opposer une quelconque résistance. J’ai succombé une fois de plus, avec comme tous les ans cette ferme résolution : revenir m’installer à New York.

« There is no place like New York, no place with an atom of its glory, pride, and exultancy. It lays its hand upon a man’s bowels; he grows drunk with ecstasy; he grows young and full of glory, he feels that he can never die. » – Thomas Wolfe

En parallèle des fameux projets excitants de l’été prochain, j’associe donc désormais une furieuse envie de postuler à un PhD à Columbia ou NYU, doublée d’une impatience absolue de jouer à la loterie pour gagner une green card. Tout va bien. J’ai cru faillir complètement à ma mission d’amour anglais du coup ; disons qu’il s’en est fallu de peu et que j’assistai désemparé à une bataille transatlantique terrible. La raison a toutefois ses élans que le cœur ne maîtrise pas toujours, merci pour nous, et je passai ce samedi après-midi à rêvasser devant les annonces immobilières londoniennes.

Il faut dire qu’en ce samedi 10 septembre voilà une année tout entière que je suis sur les routes, les rotules et dans une valise grise aux dimensions raisonnables. Et on ne s’en sort pas trop mal, il faut le dire. Mais le cap symbolique du premier anniversaire, de la moitié du chemin et tutti quanti se rappelle efficacement à notre bon souvenir. C’est l’automne et la chute des feuilles nous propulse dans le tourbillon quasi final de nos voyages infinis. On est encore loin du retour en arrière larmoyant, de la rétrospective plus ou moins exotique et émotionnelle – mais je dois déjà dire que pendant un an Paris, la dernière pierre de la Sainte Trinité de mes futures maisons, m’a manqué avant de me lasser.
C’est la rentrée et nous sommes tous fatigués – l’époque, notre rengaine, des déceptions de l’un à l’autre : moi je suis fatigué de squatter, d’avoir chaque nuit planifiée différemment de la précédente et de la suivante ; et Paris depuis de longues années, bien avant la tournée, a catalysé ce sentiment de transit permanent.

La rentrée, oui, qui succède à l’été meurtrier. Au moins six couples d’amis, ensemble depuis sept mois, neuf mois, un an, trois ans, quatre ans… En train de se fêler, ou arrêtés tout net, brisés. Oh il n’y a rien à dire, c’est le cours des choses, aucune de ces histoires ne se compare à l’autre. Toutes partagent toutefois cet intrigant processus d’une sorte d’antichambre de la rupture, un dernier morceau avant le rappel, et puis « coupez ». Selon le schéma on s’y attendait plus ou moins – pourtant de mon côté naïf la surprise fut réelle et sincère à chaque coup. La façon la plus directe et douloureuse de me rappeler que mon célibat brandi comme étant forcé depuis des mois n’est pas forcément le fruit de ma seule condition.
Alors vous me le dites, avec raison, que je m’amuse, que j’ai raison d’en profiter. Et tout comme je croise vos conseils, je croise les « Be safe » qu’on m’a lancés durant les émeutes londoniennes, avec le « Be safe » du garçon new-yorkais qui m’embrassait, avec le « Be safe » de l’amie de mon boss qui avait la conviction mystique, me connaissant à peine,  que New York était le seul endroit non pas où je devais vivre, mais où je pouvais vivre.
C’est que j’aurais pu finir par y croire, me fiant simplement au nombre de fois où l’on me demanda des directions, en bon New-yorkais que je paraissais. Cette fois-ci je découvris les tempêtes, la nuit en plein jour, les soirées sur le toit d’un hôtel avec les éclairs colorés qui déchirent chaque coin du ciel – le décor électrique sur lequel on passerait bien du Bat For Lashes ; et c’est ce qui arrivait. Comme une anticipation d’un séisme et d’un ouragan.

À Paris aussi l’obscurité envahissait les rues, le temps d’un week-end, de deux week-ends, d’étreintes insoupçonnées chez ceux qui comptent, eux qui restent, qui ne constituent presque plus que le seul intérêt de la capitale qui lasse.
En parlant de ceux qui comptent, l’autre citation VO de l’été fut bretonne, c’est un diacre qui la prononçait en l’église de Saint-Briac-sur-Mer. « Are you ready to love? » en préambule au plus beau mariage, lui aussi à cheval sur l’Atlantique. Et notre rang de camarades de promo de pleurer toute la durée de la messe, et plus si affinité. Je n’ai aucune image nette de la mariée conduite à l’autel tant mes mains tremblaient de façon incontrôlée au moment de prendre les photos. Comme le moyen doux et piquant à la fois, délicieusement rassurant, de nous rappeler que certains liens que nous avons bâtis ne pourront jamais être du domaine du futile. Il y a donc des choses que l’on a créées qui sont vouées à rester ? Et la famille de notre belle mariée de souligner comme un clin d’œil à son esprit indécis légendaire que « choisir c’est renoncer ». Ils auront en fait touché ce soir-là de leurs jolis discours bien plus qu’elle et son bel Américain.

« One year away », oui, et ce dénominateur commun dansant. Sur les scènes et en-dehors. Il s’agissait – il s’agit toujours – d’affirmer le bonheur de danser, comme l’insouciance d’un monde parallèle qui échappe aux angoisses de nos réalités (pour toujours se détourner du couperet, ne pas y penser ; je lisais Libé dans l’avion la semaine dernière, dans le carnet une femme et un homme rappelaient le souvenir de leur fils (?), mort du sida à 26 ans en 1993. « Le temps n’efface rien » écrivaient-ils. J’en avais la gorge nouée.) Il s’agit de s’offrir la possibilité d’une liberté légère comme un porté, d’un unisson d’émotions qui soutiennent dans les échecs comme les succès.
« One year away » aussi pour cet ami de sept ans. Il laisse tomber l’architecture cette saison, et s’envole en Amérique du Sud, en Asie et en Australie, pour une année ronde comme le monde. Fidèle à sa détermination et ses envies de cinéma, il a tourné un court-métrage qu’il nous a montré au début de l’été, et dont la maîtrise technique et émotionnelle force le respect (je l’avais déjà évoqué.) Au-delà de lui souhaiter bonne route, et alors qu’au moment de partir il doit autant paniquer qu’il est excité, on en vient à se demander ce qu’il fera ressortir de cette année, artistiquement, intimement, esthétiquement. Je pense à cet autre ami qui a passé les deux derniers mois au Brésil et en a ramené des photos à couper le souffle, et, jolie coïncidence, cela me rappelle que je devrais retrouver une dernière fois mon globe-trotter à São Paulo mi-octobre, au début de son périple.

« Le temps n’efface rien. » C’est aussi le parti pris de Christophe H dans Les Bien-aimés : des histoires d’amour qui s’intensifient avec le temps au lieu de s’éroder. J’ai déjà mentionné ce film bouleversant il y a un mois, au côté de celui de Valérie D, le formidable coup de cœur global de cette rentrée, La guerre est déclarée. Si ce dernier cartonne au box-office, ce n’est malheureusement pas le cas des Bien-aimés, et cet injuste retour des choses laisse un goût amer lorsqu’on voit combien il peut toucher l’équipe artistique.
Pas plus tard que cette semaine et dans le même ordre d’idée, je découvrais à Londres le nouveau spectacle de Sidi Larbi Cherkaoui, TeZukA, épopée dansée sur la vie du maître des mangas japonais. (Pour la petite histoire c’est Myth, du même Larbi, vu à l’Opéra de Lille il y a quelques années, qui m’a fait entrer dans la danse…) Cette nouvelle pièce est beaucoup trop longue, mais la seconde partie seule vaut le déplacement, musicalement et chorégraphiquement. Mais les critiques ne sont pas incroyables, et c’est un Larbi touché qu’on embrassait à l’entracte.
Le pari gagné du spectacle, à mon humble niveau, est d’avoir suscité ce désir furieux de découvrir le Japon. Alors que je pense déjà à des vacances exotiques, de Venise à Berlin en repassant par Barcelone, de la Grèce et du Portugal au Cap, en retournant à NY et L.A, les envies de Japon sont à leur comble. Il leur succède une singulière angoisse, celle de se sentir incapable de découvrir un pays avec mon simple sac à dos, sans encadrement professionnel. Comme si j’étais trop pris en charge par cette tournée que je prends en charge. Ironique retournement de situation, le voyageur malgré lui qui retrouverait la liberté absolue serait en fait contraint par celle-ci ?

Ce qui est certain, c’est que je pense à la fin, à l’après. En maintenant tant bien que mal un cap dont je ne sais plus trop ce qu’il représente, ou s’il correspond à ce que je souhaite véritablement ? Une chose est sûre, il me convient en cette période. Après tout, chacun le sien – et bon maintien ! Il faut bien s’adapter au monde qu’on s’est créé.

« - Home is where the heart is. So where is your heart?
- That’s the problem. My heart is in my chest these days, only in my chest. So I guess « home » is my body. And it’s a bit tight. »

À New York le dernier soir, à la sortie d’un restaurant japonais d’East Village, l’amie d’une amie, que j’ai rencontrée une heure auparavant, résumant mes peurs et mes envies, mes désirs et mes doutes, me quitte sur ces mots simples, directs, tranchants : « Good luck with your dream. » La messe sera dite.

Are you ready to love?

Vienna, Austria: shows 78, 79, 80

August 11th, 2011 by Arthur

Je ne perds jamais rien. Je ne me suis jamais rien fait voler. Il y a bien eu cet iPod mystérieusement disparu en janvier 2010, mais ça ne compte pas. Et puis ce dimanche soir à George & Dragon, ce mythique pub de Shoreditch, celui auquel je veux consacrer un billet depuis plus d’un an, mon jumper a disparu. Un superbe jumper noir à capuche, une marque espagnole artisanale, celui que j’avais déniché sur Pitifield Street à l’époque où O et S y avaient encore leur appart, une petite boutique trendy tenue par deux adorables Marseillais en couple. Oh comme je l’aimais ce jumper. Dimanche dernier Londres ne brûlait encore que partiellement, et à Shoreditch il faisait frais, bien frais, pour un mois d’août. Et puis avec YC nous avons dansé, ça nous a réchauffés, et lorsque je l’ai accompagnée fumer j’ai laissé le jumper sur une chaise. À notre retour, cette pépite de coton était gone. Voilà, c’est le genre de truc qui m’aurait traumatisé durablement il n’y a encore pas si longtemps. Sans être spécialement matérialiste je suis possessif et maniaque pour ce qui est de « mes » affaires. Et puis vint ce détachement latent, il y a quelques mois, dans le maelstrom des chagrins, des joies, des hontes et des fiertés liés à la vie de troubadour. Dimanche soir la disparition du joli jumper m’a froissé quelques instants. Puis avec YC nous avons surtout ri de la bêtise de la situation, voler un jumper, really? On est passé à autre chose. À deux garçons assez jeunes que l’on voyait se tourner timidement mais sûrement autour, de façon tout à fait charmante, depuis le début de la soirée. Qui finirent par s’embrasser, doucement, timidement mais sûrement, en souriant, de façon tout à fait charmante. Ils avaient l’air si bêtement innocent, si frais, si brièvement heureux, il s’en dégageait une poésie ravageuse, une délicatesse suspendue ; mon regard s’est perdu dans leur sourire. Et jumper est sorti de ma vie. Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour un sourire, un regard, un parfum de garçon. À l’époque où jumper était toujours là, juste les deux semaines qui ont précédé en fait, il y eut pléthore de sourires viennois, de regards viennois, de parfums viennois. Il se perdirent un peu dans le plus grand festival de danse européen, entre trois spectacles réussis, une audition qui nous laissa bredouilles, des anniversaires à la pelleteuse, le départ d’un danseur et un DJ set de moi-même flippant avant d’être carrément exaltant. La ville est belle et bonne, il faudra y revenir. Il y eut le bel acrobate catalan et ses yeux délicieux. Bel S. Il y eut le troublant hétérosexuel autrichien qu’on n’ose approcher, et qui en fin de soirée vous attrape goulument pour vous embrasser comme jamais personne ne vous a embrassé. Pendant une demi-heure, fougueusement. Ayant précisé auparavant être « very hetero. » Et de vous laisser en plan, le cœur happé. Sale T. Pour clore le triptyque de tournée estivale, trichons : l’artiste slovaque est rencontré à Bratislava. Nous avons quitté Vienne. Le temps d’une pluie d’automne et d’une ville mignonne pour bien se reposer trois jours dans la famille de mon danseur slovaque. Le temps d’une soirée sur le chat et devant la caméra pour découvrir le jeune M. Et de prendre rendez-vous dans son studio d’artiste le lendemain. Le temps de poser pour un futur tableau du jeune homme. À demi nu. « Do you mind being naked? –Not at all. » Le cliquetis continu de l’appareil photo, le verre de pastis, la sueur, tout va bien presque jusqu’à la fin. Et puis avant qu’il parte pour son train, je ne tiens plus. Il est beau ; après coup il a peur, il est triste, déçu, en colère. Il est un jeune garçon malheureux. Et moi pour la première fois depuis longtemps je me sens vieux. Et con. Je répare ce que je peux réparer avant le départ précipité. À la fin tout va bien. On se parle depuis, il a besoin d’être rassuré. Touchant M. Il est temps d’arrêter les bêtises, retour à Londres, gestion du flash-back, j’ai toujours le jumper et il fait toujours frais. C’est bon ? À l’Ouest le pub n’est pas gay mais le garçon en chaussons Fred Perry oui, sans la poussière de l’ombre d’un doute. « Cap ou pas cap ? » Sous les yeux ahuris de deux copines à moi je déboule devant ses deux amies pour lui demander son numéro, L de son petit nom a l’air touché – mais malgré sa mignonne attitude je perds tout intérêt dès qu’il articule quelques mots bien trop précieux pour séduire. Décidément il faut que j’arrête de provoquer des choses qui ne fonctionnent pas et créent plus de drama qu’il n’en faut. Jamais deux sans trois, après la Slovaquie et l’Ouest londonien me voilà pour changer à George, deux soirs avant le rapt de jumper. Cutie, échange de regards, abordage. Et le voilà à me raconter sa vie pendant une heure avec son pote, le tout est fort sympathique. Au moment de partir je demande s’ils veulent « stay in touch ». « I’m very busy » me dit le premier, avant d’ajouter à l’intention du second « You want? » Réponse sans appel : « No I’m good. » Sabordage, surréaliste et incompréhensible. On m’a soufflé depuis que ça s’inscrit dans une longue tradition britannique de gestion absolument navrante des flirts, plans drague et autres relations amoureuses. À moins de s’adresser à un mec ivre mort qui passe directement à la case sexuelle. Charmant. Remarque, le plus mignon des deux est Gémeau, comme T l’hétéro viennois. Pas de doute, ceci explique cela. Il ne faut pas se laisser abattre, quelques heures avant que London ne s’embrase pour la première nuit, on est samedi après-midi et je m’ennuie. Je vais coucher avec un jeune homme que j’avais rencontré trois mois auparavant. C’est complètement nul. Je dépense £300 pour compenser – gestion de la situation, tout roule. Le temps de reconfirmer que le Brésilien d’il y a un an est un blaireau et le temps qu’une crise grecque se résolve plutôt bien que mal et me voilà paumé : quelles nationalités embrasser ?? Et puis c’est Londres, qui s’embrasa. Londres. Ma rue de Londres, son odeur de soufre, ses émeutiers encagoulés, ses voitures calcinées, ses poubelles enflammées, sa fumée noirâtre. J’ai eu peur, puis ça s’est calmé. Je disais « surréaliste ». La petite famille en visite au même moment, le quatrième Billy Elliot aussi bon que les trois premiers (un Anglais qui ne déçoit jamais, lui)…faisaient ma foi pâle figure face au feu londonien, on l’aura compris pas le feu sacré de l’amour éternel ni même celui des plaisirs de la chair (comme à Paris, Londres marche mal pour moi, quand New York devrait confirmer la semaine prochaine que la vie est belle et facile), mais le feu qui dévore, qui bouffe, qui arrache, qui déchiquète, qui pille, qui fascine autant qu’il terrorise, les flammes londoniennes, London burning. Deux semaines épiques pour les cœurs et les culs, le monde aussi fou que nous. Aussi chaud.

Comme ça, sans respirer.

Six jours après le feu hétérosexuel viennois, texto : « sorry but no replies. drunken thing. forget about me »
So dramatique –j’adore.