Bogotá, Colombia: shows 140-144

April 18th, 2012 by Arthur

À Bogotá on trouve plus de café que d’eau. Ça tombe bien car il est excellent. On en boit des litres. Ça tombe bien car on est épuisés. Je vous sors la rengaine habituelle, mais il est vrai qu’au bout de sept semaines de tournée non stop on s’essouffle un peu. Et d’autant plus dans la capitale colombienne qu’on est à 2,600 mètres d’altitude. Les danseurs souffrent pendant le spectacle (deux bouteilles d’oxygène veillent de chaque côté de la scène) – nous avons tous vite fait de chercher l’air lorsque nous marchons même simplement. Et puis techniquement c’est un cauchemar. Le festival est l’un des plus gros du monde, soixante-dix compagnies (principalement de théâtre) dans vingt lieux et pour plus de quatre cent représentations sur deux semaines. Nous sommes une goutte d’eau et il faut bien le dire ils sont un peu pingres. Résultat nous sommes relégués à une salle absolument pas adaptée au spectacle mais qui leur permet d’accueillir 1,600 spectateurs à chaque représentation et donc d’augmenter les recettes. Les cinq shows combles réjouissent évidemment, surtout avec ces standing ovations – mais nous n’oublions pas la pénibilité du montage technique. Comme souvent nos chers techniciens en bavent et la majorité des danseurs s’en fout, voire a fâcheuse tendance à faire sa diva et leur manquer de respect pour l’un. Insupportable. Je reste à leurs côtés et m’effondre chaque soir en rentrant du théâtre à minuit, décalage horaire cumulé à l’effort oblige.

Mauvaise organisation, horreur technique, épuisement, essoufflement ; mais c’est beau quand même, que voulez-vous. Un danseur se blesse avant le troisième spectacle, c’est le plus fort moment de la semaine, lorsque le travail d’équipe surpasse fatigue et amertume de groupe pour faire le show malgré tout, le remodelant en deux heures de répète pour sept danseurs. Et le pire c’est que c’est l’un des meilleurs depuis longtemps. C’est un petit miracle – ironiquement c’est le soir que choisit la fabuleusement excentrique directrice du festival pour nous remettre un prix. (Elle est plantée sur talons aiguilles, infatigable, et sa chevelure bleue se repère de loin. Une Lady Gaga vieillissante et colombienne fascinante, à défaut de croiser Shakira.) Le danseur « blessé » n’est pas content que l’on ait ce prix sans lui, il se sent subitement très bien le lendemain et le boss doit l’appeler depuis Londres pour lui interdire de danser et lui sommer de se reposer. Le surréalisme des égos dans toute sa splendeur.

En fait on ne croise pas grand chose de Bogotá. Le début de la semaine est donc hardcore vous l’aurez compris, et en deuxième partie du séjour la majorité des spectacles est programmée l’après-midi, rendant toute excursion impossible. C’est la première fois pendant cette tournée, et c’est frustrant, surtout en étant sur place si longtemps. Mais les gens sont charmants et beaux, on peut le souligner, c’est déjà ça de vu. Et l’on voit aussi d’autres spectacles, ce qui est toujours un bain de fraicheur pour tous. Castellucci impressionne visuellement (Hey Girl!), les Australiens sexys de Cantina nous bluffent physiquement, et les Coréens ont tout compris à Hamlet.
On sort un peu mais les soirées du festival sont de faible calibre, et je poursuis mon jeûne-malgré-moi au demeurant. À défaut d’être abordés par les beaux garçons, deux femmes plus âgées nous demandent des autographes en déclarant que le spectacle les a réconciliées avec le monde et la vie. C’est plutôt agréable à entendre. Je les remercie dans mon espagnol le plus parfait, con gusto.

Tournée trop longue disais-je précédemment, nous en sommes à un stade de spectacles de qualité, oui, mais travaillés comme des fonctionnaires. C’est dommage, un peu triste même. Et quid de notre implication émotionnelle dans chaque endroit du monde ? Des otages colombiens séquestrés depuis quinze ans ont été libérés pendant le séjour, c’était quelque chose de fort à voir, l’émotion locale. Pas que nous ayons à y dire quoi que ce soit bien sûr, mais parfois je me dis que notre déconnexion avec la réalité du moment et de l’endroit, toute justifiée qu’elle puisse être, est un peu trop grande.

La semaine aurait pu bien se terminer, la progression vers le positif me rendant même assez heureux du travail d’équipe accompli. Mais un clash à l’aéroport au moment du vol retour empêchera tout épilogue positif. Un danseur en moins pour de bon, sur une sortie qui m’attriste et laisse un goût amer. On aurait pu le voir venir, mais on aurait aussi pu se dire que maturité et professionnalisme auraient été au rendez-vous. Ce ne fut pas le cas. Je reste objectif et n’aurai aucun regret. C’est même la dernière fois que j’en parlerai.

Grenoble, Forbach, Clermont-Ferrand, La Rochelle, Arcachon, Chalon-sur-Saône, Draguignan (France): shows 130-139

April 13th, 2012 by Arthur

Douce France… Je découvre plus de mon propre pays à travers cette tournée que jamais auparavant. Un nouveau mois hexagonal où l’on parcourt les charmes de Grenoble, Clermont-Ferrand, La Rochelle ou Arcachon. Forbach, Chalon-sur-Saône et Draguignan fluctuent elles du glauque au petit en passant par l’ennui. Voilà pour le décor. L’éclairage de chacun des dix spectacles est assuré par un soleil implacable, en place pour durer, indélogeable et quasi évident à force. Le rythme est soutenu, les esprits plutôt détendus globalement. Merci le printemps. Du travail à n’en plus finir, deux petits jours de repos pour grimper, l’un au Puy-de-Dôme, l’autre à la Dune du Pyla. Des balises rassurantes, R nous montre son bassin, les parents me rejoignent en Bourgogne pour déjeuner.

Je passe une soirée à Paris pour récupérer un passeport, c’est toujours agréable et un peu surréaliste de s’octroyer quelques heures hors de la route verticale, qui plus est pour voir des amis, j’ai ce plaisir coupable d’écolier buissonnier. Je finis par dormir chez C, voilà venir l’agaçante crise d’angoisse qui me met face à mes contradictions, analyse d’une situation qui sent un peu le renfermé, déjà-vu plus très excitant et trouble des boyaux qui se tordent pour des raisons franchement dépassées. Au-delà des récurrentes pulsions virtuelles, j’ai la sensation un peu piquante d’une réalité qui meurt à petit feu et je me rends compte ô combien l’histoire avec C est inscrite dans la tournée, forgée par et pour elle. Fatalement, je me rends également compte que je gère mieux loin des gens qu’auprès d’eux, éveil assez désagréable somme toute pour quelqu’un qui s’est toujours revendiqué social et en perdition hors du microcosme – la tournée transforme pourtant, endort sournoisement dans le quotidien brumeux des connexions Internet et messages de toute forme comme seul lien avec le monde dès qu’on veut s’échapper un peu des relations dansées. Résultat, je dois réapprendre les amis.

Retour au boulot, le boss est en résidence à la MC2 de Grenoble, d’intéressants liens professionnels se nouent en prévision de mon changement de job estival. Côté spectacles on a officiellement commencé à compter les jours. Premier tomber de rideau le 2 juin à Singapour. Pause de quatre mois pour officier aux Jeux olympiques, « communiquer » pour la Compagnie. Et l’épilogue, enfin, du 1er octobre au 15 décembre, aux Etats-Unis et en France exclusivement.
Un peu d’ennui nous gagne, la tournée est trop longue… Ce n’est pas nouveau mais chaque jour qui passe et nous rapproche un peu plus du grand final nous rappelle aussi qu’on fait traîner. Le salles sont pleines, les publics enchantés, mais il faut savoir à quel moment quitter la fête.
Notre nouvelle danseuse apporte un vent de fraîcheur bienvenu au sein de la petite troupe, les relations s’aplanissent, c’est qu’on s’emmerderait presque ! En tout cas trop de calme tue la sérénité, car les spectacles sont moins bons sans un peu de tension. Ça s’est déjà vérifié plusieurs fois et le boss l’a reconnu récemment un petit sourire aux lèvres. Ne nous inquiétons pas trop, les cycles s’occupent de nous, la paix ne dure jamais, les piques amères et les gamineries insupportables ne sont jamais loin – ces danseurs n’ont de cesse de me surprendre dans leur comportement, certains parviennent encore à se révéler même après « tout ce temps ». Ces fameuses tensions touchent même des personnes qu’on en pensait à l’abri.
Du côté des départs c’est l’hécatombe, L après le dernier spectacle de Singapour début juin, mais désormais aussi l’autre L, notre technicienne chérie, qui vole vers des horizons artistiques qui lui correspondront bien mieux, il n’empêche que c’est une grande perte. Et au bureau M, l’inamovible, la bouée, la balise de secours, le rempart, et l’ami cher surtout. Là aussi c’est pour le mieux en ce qui concerne son épanouissement personnel, mais nous en pâtirons sans doute un peu.

Le jeu de ce mois français, c’est de trouver que j’ai pris du ventre, et de chercher à me le faire perdre par tous les moyens. Pendant tout ce temps j’étais parvenu à éviter le moindre complexe physique face aux danseurs, je suis sur le point d’échouer. Du coup je diminue la consommation d’alcool. Du reste et pas que ça fasse maigrir, la consommation d’affection est en chute libre aussi, et ils manquent terriblement à ce stade de l’année.
Je lis la presse, je pense avec excitation et appréhension aux élections. Je fais des projets qui pourraient tous être palpitants s’ils n’étaient pas conditionnés par un calendrier chaotique, vacances en juin, appartement londonien et anniversaire peut-être hors de France ?
Au final je dors mal. Je pense à la mort. Écrit comme ça c’est assez rigolo, un peu grandiloquent. Lorsque mes méninges tergiversent et que je ne trouve pas le sommeil c’est une oppression désormais bien connue qui revient m’étreindre, sans vraiment de raison ni logique, moi qui ai toujours été si cartésien, rationnel et zen face à notre fin commune. Pourtant j’ai peur, mon ventre se tord et je me réveille la nuit.
Le stress a retrouvé son habitat privilégié au creux de ma nuque, côté épaule gauche. C’est bien tendu comme il faut, je m’offre un massage dont les effets sont annihilés deux heures après lorsque je me cogne contre un placard.

S propose de me « manipuler », très sûr qu’un bon craquage de la nuque résoudrait tous mes problèmes. Avant d’avoir assez justement peur et de lui demander d’arrêter, j’ai le temps de sentir ses mains épaisses autour de mon cou, la puissance de ses muscles, de tout son corps, et de me sentir soudainement à sa merci. Sensation désagréable au possible, je me force à éviter le parallèle avec une situation potentiellement globale de ma relation aux danseurs en général. Me tiennent-ils ? Le malaise demeure un peu alors que le soleil s’affaisse et met déjà un terme à ce printemps précoce.

Doha (Qatar) and Oslo (Norway): shows 124-128

March 30th, 2012 by Arthur

Après notre première expérience dans les Émirats il y a exactement un an, personne n’était vraiment enchanté à l’idée de notre visite au Qatar. Ces villes fantômes sorties du sable qui suintent le pétrole et le cash n’ont pas franchement de charme, sans mentionner bien sûr l’hypocrisie culturelle ambiante – femmes trop maquillées et parfumées, sac Chanel qui dépasse  de sous le voile, beaucoup d’homos reniés/refoulés, simplement cachés, nouveaux riches tout en toc assez puant, système cloisonné qui ne vaut pas mieux que des castes, et attitude insupportable et fausse la plupart du temps. 85% d’étrangers au Qatar, sa communauté indienne au service des émirs. Et les traditionnelles identités bouleversées de la région : notre contact sur place est Palestinienne, nationalité jordanienne, née à Doha sans jamais le droit de se rendre en Palestine.
Le montage technique ne fit pas défaut à nos attentes stéréotypées, trois jours éprouvants pour nos techniciens, à tous les niveaux. Il y a toujours beaucoup de personnes qui s’occupent de vous sans que rien ne bouge franchement comme il le faudrait. C’est vraiment particulier, et cela fait clairement partie de ces destinations où la conviction du bien-fondé de « la danse contemporaine pour tous » (ou l’art en général) le dispute à un désarroi constant face aux difficultés rencontrées et à l’anémie du public. À Abou Dhabi en tout cas. Parce qu’à Doha cette année, l’engouement des spectateurs fut respectueux et total, et il ne nous fallut pas longtemps pour nous rendre compte que l’engagement de l’équipe du centre culturel local fraichement sorti de terre n’y était pas étranger. À des kilomètres du je-m’en-foutisme ressenti il y a un an dans l’État voisin. De la fatigue productive en somme. Je finis même par me demander jusque dans quelle mesure ces cheikhs a priori conquis avaient été touchés par notre spectacle, ou ce que les mouvements aux nettes influences moyen-orientales avaient pu (r)éveiller en eux à travers le voyage émotionnel que nous faisons tourner du mieux que nous le pouvons. Eux si obtus en apparence, qu’éprouvent-ils vraiment au fond ? Notre route verticale est désormais plus tenue, nerveuse, rythmée. Je suis d’ailleurs motivé un jour autant que je me sens désemparé le lendemain. Le séjour se conclut sur un débat financier à propos de l’intérêt de sacrifier six mois ou deux ans de sa vie à bosser dans le coin, lorsqu’on apprit que le directeur technique du théâtre touchait plus de €1,000 par jour.

Question financière qui fut au cœur du séjour norvégien qui suivit à Oslo. Grand écart absolu du désert jusqu’aux fjords. Pas d’euro dans cette partie de la Scandinavie, les prix sont indexés sur celui du saumon. Une bière vaut ainsi un demi-saumon et un dîner mexicain deux saumons. C’est cher. Oslo est minuscule, pas dénuée de charme mais un peu chiante. D’un autre côté nos quatre jours furent parfaits, ça faisait longtemps qu’on n’avait pas ressenti une telle harmonie dans le travail et en dehors, toute en douceur libérée de stress, au théâtre, à l’hôtel, entre les gens. Le passage non moins délicieux de F y fut probablement pour beaucoup. Au milieu des « takk takk » chantants et de la non vie gay norvégienne (un seul bar, une soirée Grindr à huit catastrophique et le trouble K complètement hétéro au final), nous nous sommes rabattus sur une folle journée de luge, à trente minutes de métro dans les montagnes enneigées ; sur le parc des incroyables sculptures Vigeland ; et sur une soirée reggae live au Blå, improbable et tout à fait entrainante elle aussi. Pas vraiment froid non plus à Oslo en fait – hôtel trendy et spectacles réussis, nous recommandons le coup du saumon. Surtout pour aborder la suite. Quand tout va bien c’est chiant, mais c’est bien aussi. Qu’on se le dise. Apparemment, il faut revenir en été. Il faut aussi absolument voir Oslo, 31 août, le film de Joachim Trier.

Montréal, Québec, Ottawa, Montclair (Canada & USA): shows 111-122

February 25th, 2012 by Arthur

C’est la reprise. Et avant de rendre la route verticale canadienne, nous débutions l’année à Luxembourg, avec cet autre spectacle qui réunit sur scène le boss et son compositeur fétiche, cinq danseurs, six musiciens et des extraits de tous les spectacles qu’ils ont créés ensemble. La partie luxembourgeoise de ce post sera aussi petite que ce pays dont il faut bien reconnaître que l’intérêt est ultra limité. Pour la faire courte, on paie très cher un ennui infini. Le théâtre et son équipe sont cools, et nous sommes nombreux à nous investir sur ce spectacle massif, ce qui paradoxalement rend les choses plus légères pour moi, donc plus plaisantes. Je teste Grindr récemment réinstallée sur mon iPad flambant neuf, sans grand succès. (Le Canada confirmera que l’habitude prise pendant un an et demi d’explorer les bars et la vraie vie porte bien mieux ses fruits que les sites de rencontres abandonnés depuis trois ans.) Je m’aventure donc dans un bar gay du Grand-Duché pour n’y trouver que des pétasses de province, dans tout le mépris snob que ce qualificatif peut vous inspirer.

Vite, le froid ! Je soule la troupe depuis longtemps pour éviter qu’ils débarquent à Montréal en tongs (certains en seraient capables) alors qu’on attend -25°C. Peine perdue, en une quinzaine canadienne nous ne descendrons pas sous les -10, et constaterons qu’il fait limite plus froid à Londres, Paris ou Bratislava. Grosse déception, nous demandons à être remboursés.
Montréal est toujours aussi chouette. Après les vacances québécoises familiales d’il y a six ans et demi et le week-end depuis L.A pour y retrouver T il y a cinq ans, j’ai bien l’intention de m’en prendre plein la gueule (je parle de la vie nocturne.) La famille était la famille, et T et moi étions bien sages à l’époque. Il s’agit donc de profiter. Cette fois Grindr se la joue sociale, je tombe sur un ami d’ami dont j’ignorais qu’il s’était installé au Canada, et sur un twitto charmant qui me présente à ses potes et me sort trois soirs de suite. Je joue aussi à double face avec un plan très direct qui me rappelle pourquoi « les bars, c’est mieux », et trois jours plus tard à l’inverse un jeune homme carrément charmant et la tendresse qui va avec. Avant une dernière nuit dansante et palpitante que je n’oublierai pas. Toute en junk food à trois heures du matin et en dessin par voie postale.
Mon père passe me voir en rotation et invite l’équipage au spectacle, c’est assez chou – et lesdits spectacles vont bien, merci pour eux.
Le passage à Québec est express, beau et un peu chiant, comme la ville.
Et nous voilà à Ottawa. La ville décriée, coincée entre la sémillante Toronto (découverte l’été dernier) et la très folle montréalaise. Je n’ai jamais eu un bon écho d’Ottawa. Et pourtant, la surprise est très agréable ! Les sept kilomètres de canal gelé se patinent avec force délices (les patineurs n’y sont pas étrangers), le musée national est également très agréable dans son genre, dans le quartier du marché quadrillé de rues qui débordent de restos et bars. Absolument charmant.
Ce qui se gâte c’est l’ambiance du groupe. Pas mauvaise mais franchement morne. J’étais assez naïf pour croire qu’après un mois de repos les esprits seraient détendus – c’est plutôt le blues post holiday qui opère, et la lassitude des quatre mois à venir, qui seront full on pour changer. Vus de l’extérieur les shows sont réussis, les publics chaque fois plus fous (que ça se lève, que ça crie dans tous les sens), mais le niveau passionnel a clairement baissé d’un cran. Et ça me rend cyclothymique – au lieu de booster les troupes je me laisse bouffer, ils me lassent à leur tour et m’énervent. Un jour je les aime toujours, le suivant je veux partir. Leurs doléances m’épuisent, je me dis que je perds à mon tour de mon engagement originel et que je ne suis vraiment pas fait pour ça. Bref, la reprise est plus pentue que prévu. Les envies hivernales d’hibernation n’aident probablement aucun de nous. En tout cas je passe davantage de temps seul, tout le monde dans son coin d’ailleurs. Je me sens égoïste comme la société, et complètement désemparé. Je me confie par mail à ma directrice technique italienne préférée, qui répond étonnamment pleine d’optimisme, et me fait relever la tête. D’ailleurs il faut bien avouer qu’on a cette capacité épatante de groupe à réellement séparer relations pros et persos – ça n’a de cesse de me surpendre. Le soir suivant, alors que j’observe les danseurs depuis le côté de la scène, dans l’obscurité, je les trouve beaux.

Au final ce genre de challenge se révèle sans surprise très valorisant. Poursuivons donc…
Ottawa-Newark : du petit avion nous apercevons la skyline de Manhattan, le ciel est clair, le frémissement collectif. Une fois n’est pas coutume je prends une boisson énergétique à base de semence de taureau. Pour le retour à la « maison » il faut bien ça.
Je pensais que ce qui se passerait à New York resterait à New York, mais la semaine de boulot dans le New Jersey suivie de celle de vacances dans un appartement d’East Village furent telles que je ne peux me résoudre à les garder pour moi.
Ce sont les derniers spectacles de K, qui dansait avec nous depuis la création. Elle part vers d’autres horizons. Elle fera sa dernière en larmes du début à la fin. On s’étreindra. Entre une victoire des New York Giants au Superbowl que comme chacun je ne regarde que pour Madonna, et la mort de Whitney – la semaine file. Je m’occupe comme cela arrive parfois pour diverses raisons de gérer les danseurs et la scène durant l’un des spectacles. L que je remplace dans cette tâche a acheté un petit ange en plâtre que les danseurs ont pris pour habitude d’embrasser avant d’entrer sur scène. Quelques instants avant le premier spectacle l’ange tombe et se brise. Je vois ça comme un mauvais présage immédiat, la superstition est contagieuse. En l’occurrence le spectacle est excellent. En regardant un peu plus loin dans la semaine en revanche les tristesses s’accumulent. La mère de R tombe subitement malade et meurt en une semaine. C’est terrible. L annonce qu’elle quitte à son tour la compagnie, dans quelques mois. M également, débauché par la concurrence. Que de chocs.
En milieu de semaine je perds complètement mes moyens avec deux danseurs qui poussent, poussent, et me font craquer, l’un lui gueulant dessus en pleine rue, crachant pas très joliment ce que j’ai accumulé depuis près de deux ans – l’autre me réfugiant dans ma chambre pour sangloter nerveusement comme un enfant qui craque. Ça fait du bien. Chère tournée, incroyable grand huit émotionnel.
Ces nouvelles tombent les unes après les autres comme autant de couperets surréalistes alors que je passe comme souvent la semaine de vacances new-yorkaises la plus incroyable qui soit, après avoir renvoyé la petite troupe à Londres. En fait, l’ange est réparé mais a quelque part un peu de mal à redécoller, visiblement.
Cette « semaine triste » contraste donc avec un bonheur new-yorlais absolu avec C, D, G… Bonheur qui se vit plus qu’il ne se décrit. Avec P aussi, mon danseur australien, le fameux, fraichement installé dans la grosse pomme pour danser Macbeth dans une production de danse théâtrale interactive hallucinante.
G est fidèle à lui-même, exceptionnel. Je redécouvre C et D dans un tourbillon d’extases qu’on voudrait infinies. Ces garçons sont fous, les liens se resserrent si simplement, si évidemment. Seule New York peut cela. Seule New York peut refaire frémir mon cœur pour un ancien danseur. La semaine sera platonique en tout point, oubliez les fluides de la Saint-Valentin, pensez aux baisers, aux étreintes et aux mains. C’est tellement mieux.

« Reviens avant octobre. Reviens vivre ici. »
Il s’agit du petit déjeuner hivernal le plus romantique qui soit, et du vol retour le plus tendre, accessoirement. New York a fait sa magie. Je n’ai plus envie de rien d’autre. L’atterrissage londonien est douloureux, la perspective de reprise aussi.
Au bord de l’épuisement physique –vacances de l’esprit mais pas du corps–, on prend la pleine mesure des trois mois et quelques à venir, on concrétise la dureté de cette reprise, toujours elle. Me voilà aux urgences avec A. Cette même salle d’attente où j’avais amené K au milieu de la nuit il y a un an et demi, elle maintenant partie. Et où j’avais amené P. Oh, lui.
L’unicité jubilatoire new-yorkaise, la morne antichambre anglaise. Il faut y retourner, fin de la pause. Je vois une amie très chère. Qui ne va pas bien du tout. Vraiment pas bien. Se sentir si désemparé est douloureux. Je la serre dans mes bras, je cueille ses larmes sur ma peau, je voudrais la tenir ainsi longtemps, pour étouffer son mal-être. L’année du putain de changement. Il faut y retourner, fin de respiration.

Un jeudi matin, l’air est printanier, le soleil timide apaise les esprits, on se sent à des lieues de l’hiver canadien. Je dis au revoir à M qui m’hébergeait. Lorsque je reviendrai il sera parti pour de bon. On se reverra, on ne sait pas quand. Nos vies sont ainsi faites qu’elles changent en un battement. Il tourne le coin de la rue et disparaît, son ombre sur le trottoir le suit de peu.
Ces maudites transitions, toujours elles. Londres n’aura pas fait de bien, et cette sale drogue de tour attend sournoisement de me recueillir, car c’est là que tout ira mieux. Jusqu’à la prochaine descente. Jusqu’à New York.
Je le sais bien. Il y a toujours une suite, je n’ai pas laissé partir New York, pas encore. Les joies sont plus grandes, les douleurs aussi. La spirale est sans fin, étouffante et porteuse. Vertigineuse ! Il n’a jamais été question de reculer.
Ce n’est pas la fin. On réécoute The Young Professionals.

Home is where the heartache is.

January 24th, 2012 by Arthur

Sacré moi. Je me suis presque convaincu que je ne voulais pas de mec en ce moment. Que la tournée n’y était définitivement pas propice, et que si les quatre premiers mois avaient été difficiles à ce niveau-là, ça faisait désormais un an que je m’en accommodais fort bien ma foi. Et comme toujours à force de me répéter un discours j’ai fini par y croire dur comme ça. L a failli s’étouffer avec son thé. Il s’est même un peu énervé, que « ça » ce n’était pas moi, et il m’a rappelé la fleur que j’étais à L.A il y a cinq ans lorsqu’il m’a connu, tellement bleue qu’elle en faisait mal aux yeux. Le lendemain de mon arrivée, dans sa voiture vers l’ouverture du festival gay et lesbien, le Confessions de Madonna à plein volume, on se connaissait depuis huit heures, il m’avait quand même demandé si je m’étais masturbé sous la douche le matin. Ça marque. L.A et l’apprentissage de tout, de l’indépendance, de la gaytitude et des coups dans le ventre. Du haut de mes dix-neuf ans et de mon romantisme exacerbé, j’ai appris à m’assumer en tant qu’homo bien dans sa peau, avec les plans cul plutôt nombreux qu’une libido adolescente bien entamée se devait d’exiger. Jeune romantique très sexué donc. Aucun boyfriend californien pourtant – plutôt des pots cassés par ma maladroite sensibilité en construction, si l’on va dans cette direction. Pas de boyfriend, certes, mais L de me rappeler que je m’entichais, cœurs et étoiles plein les yeux, du moindre garçon que j’embrassais (sauf celui qui m’attendait nu dans le noir sur son lit avec des kilos en trop qui n’étaient pas sur ses photos, cf. ma série inachevée des plans angelinos mémorables (?)) Non seulement c’est dans l’absolu très probable me connaissant, mais je me souviens en plus effectivement que sous couvert de traverser la cité des anges en Jeep à une heure du matin pour aller baiser, je voyais chacun de ces garçons comme un potentiel futur mari – déjà.

Je n’ai pas échappé à mon éducation disneyenne, non, princes et princes qui se marient et ont beaucoup d’enfants, j’ai mis du temps à en sourire avec ironie (et le cynisme est encore loin.) Disons en tout cas qu’un grand but de mon adolescence fut de tomber amoureux. De filles d’abord (je couchais déjà avec un garçon, depuis un jeune âge, mais ça ne me perturbait aucunement, les filles pour les sentiments, les garçons pour le sperme !) puis de garçons, les fameux. La première fois que je suis tombé amoureux d’un garçon s’est justement construite pendant mon année à L.A, et concrétisée à mon retour parisien. L’électrochoc, la sensation toute palpable que quelque chose pouvait se passer avec ces copains de jeux sexuels, quelque chose de tellement plus fort.

En terrasse aux Marronniers, après-midi de début janvier 2012, L est donc en train de s’étouffer avec son thé. Je serais ainsi passé de la fleur bleue au mec froid, terre-à-terre, pragmatique, qui est très bien sans mari parce que les contingences du moment font qu’il ne peut pas en avoir ? « Attention Arthur, tu es à la croisée des chemins », me répétait-il alors en se foutant gentiment de ma gueule, à gauche l’amour, à droite les nuits de sexe sans lendemain, à l’envi, à l’infini, comme si c’était tout l’un ou tout l’autre. Et quelque part, de me voir lui annoncer si sereinement que le célibat m’enchante alors que j’étais plutôt du genre à pleurnicher sur ma solitude, il n’en croit pas un mot ! Ça signifierait que j’ai pris le chemin de droite ? Impossible ! Le paradoxe étant au final que le jeune romantique qu’il voyait en moi il y a cinq ans baisait plus que le mec blasé content d’être seul à l’approche de la fin du monde en cet an de grâce 2012.
Enfin non, je ne m’amusais pas « plus » il y a cinq ans. En valeur absolue, mes vingt-huit partenaires sexuels de 2011 ont défrayé la chronique du statut Facebook il y a quelques semaines, et si je n’ai pas gardé trace précise de chaque pénis de 2006-2007, il est certain qu’ils furent bien moins nombreux à l’époque. En revanche les contacts étaient plus directs, en substance de vrais plans cul bien traditionnels, en opposition aux beaux garçons dragués dans les théâtres, les bars ou parmi les amis en 2011. La partie à trois à Amsterdam, mon coup de cœur catalan, le franchissement du mur israélo-palestinien, l’hétéro autrichien, le New-Yorkais en standby, l’ex toujours agréable, les surprises amicales (« ça prouve que le cœur fonctionne et que peut-être il est prêt à se lancer quelque part », private quote)… L’année du lapin a eu du chien.

Au fond de moi je ne me suis pas défait de mes images d’Épinal. Plus réaliste certainement, mais toujours en attente. Du « il », du « lui ». Pas le seul et l’unique – je crois de moins en moins en ce concept –, mais celui avec qui la construction sera forte, la progression belle et les sentiments intenses et partagés. Alors oui L, bien sûr que tu as raison, je suis plutôt parti à gauche dans cette croisée des chemins qui traîne un peu, je rêve au prince charmant, au cœur qui bat. Ce qui est vrai aussi, ceci dit, c’est que je me suis acclimaté à la situation, et quelque part je n’ai pas envie d’y penser alors que je suis au Canada, en Colombie ou en Chine, à ce futur mari. Suivez mon regard, pour une fois que je suis un tant soit peu réaliste. Je sais aussi qu’à deux reprises l’année dernière les ressentis ont été biaisés par la pression de mon emploi du temps impossible, qui oblige à se découvrir, se connaître et se voir en packages tout compris de trois jours – un peu trop poussifs, comme sas de décompression – et ça n’enlève rien aux palpitations.

Toujours flanqué de mes clichés sirupeux, oui, mais les voyages forment la jeunesse n’est-ce-pas, et les exemples autour de moi fleurissent pour montrer l’absurdité, la complexité et l’immense beauté de toutes ces histoires identiques qui ne se ressemblent pas. Les couples d’amis qui se fracassent presque sans prévenir, ceux qui se fêlent sans qu’on puisse y croire, qui se trompent (pour se prouver quoi ?), les relations ouvertes, quelle que soit la forme ou la taille de l’ouverture, les gens dont on se demande ce qu’ils font toujours avec cette personne, les chassés-croisés amicaux, amoureux, amicaux, on ne sait plus, on couche, on découche, on recouche, on n’embrasse pas, on se tait, on clarifie, on se résigne, on ne se remet pas, on est triste, on fait semblant, on devient un peu trop amer, un peu prématurément aigri (et ça n’aide pas, c’est certain), ou on a ce qu’on veut mais comme toujours on veut ce qu’on n’a pas, et on se pose les mauvaises questions, qui n’ont pas lieu d’être, quand d’autres passent à côté d’interrogations essentielles (qu’est-ce que nous faisons ensemble ?), on est désespérément seul ou définitivement trop attaché, on s’emballe, on tombe de haut, on déçoit, on jubile, on est déçu, on déballe.
Me privant plus ou moins volontairement du sacro-saint couple, j’observe, avec une distance bienvenue qui me manquait jusqu’alors, géographique mais pas seulement : on me confie beaucoup de choses, et assez mesquinement, je juge. Et j’ai ce droit absolu de juger, tout en gardant à l’esprit que mon jugement n’a aucune valeur, aucune espèce d’importance. En martelant trop souvent que l’amour rend aveugle, je trouve qu’on oublie un peu vite l’essence de nos sentiments, leur force, le crédit et le respect qu’il faut leur porter, dans toute leur folie et tout leur danger.

Pour la première fois je suis le réfléchi, le posé, le presque froid, celui qui soudainement se protège bien malgré lui alors qu’il n’a jamais su, auparavant. J’ai l’impression d’être enveloppé d’une pellicule très fine, imperceptible – mais robuste, infranchissable. Pour la première fois mon cœur est sur pause, inconsciemment. À un point si désabusé que je ne me vois pas en couple. Même à long terme. En poussant le concret des choses et l’enrubannant de visions (et violons) des couples amis, c’est comme si je m’éveillais soudainement et prenais la pleine mesure de l’affection, de l’envie, du désir. Et ce que je vois au réveil ne me fait pas palpiter, ne m’excite pas plus que ça. Où est mon dernier mal de cœur ? J’ai oublié ce que c’est que d’être en couple, et lorsque j’essaie d’imaginer le cran supérieur, la vitesse d’une croisière qui ne coule pas, je flanche, je ne m’y vois pas, je n’y crois pas. Là, L pourrait être très surpris. À peine le présent des perspectives, d’habitude indéniable unique excitation, parvient-il à me faire vibrer. Penser aux perspectives de quoi ? Aimer un seul, être aimé en retour, la complicité, le partage, ne pas voir les autres ? Où est l’insouciance de mes débuts, lorsque je n’avais d’yeux et d’érections que pour ce garçon, qui me portait sur un nuage tel que je faisais mon coming-out à mes parents au volant de la voiture familiale, sur l’autoroute A10 en doublant un camion ?
Cette pellicule de protection qui contre toute attente fonctionne très bien, est trop protective !

Allons, chacun sait que lorsqu’on emballe enfin, tout le côté plaisant fout le camp et que post happy end tout reste à bâtir. Et que c’est dur. Mais cette dualité, cet état de fait du couple, de la vie à deux, en plus d’y être vilement asservis depuis tout petits, on finit par la rechercher. Moi compris. Quitte à finir blasé quand le « rêve » sera réalisé. Voilà le vrai moi, dressé face à l’image excitante de tombeur globe-trotter que la tournée dégage et que tant d’entre vous m’envient.

En arrivant à l’hôtel ce soir, un peu trop connecté, je serai chaud, je vous exciterai et moi avec, dans cette image que vous me connaissez désormais d’obsédé virtuel assumé, je me toucherai, ce sera bien ; puis dans la semaine je rencontrerai un garçon, un que je connais déjà, un par hasard, dans un bar, au théâtre, un étudiant en danse peut-être, un sur Grindr, qui sait – je baiserai, je sexerai, je m’amuserai, je ferai l’amour, pourquoi pas un nouveau coup de cœur de tournée de début d’année ? Je brandirai sans m’en rendre compte ma carapace au même titre que mon sexe dressé, ma pellicule tendue de lover décontracté auquel il ne faut s’attacher, tout en rêvant fiévreusement aux amours imaginées qui viendront la percer.

Sénart, Sartrouville, Brest, Saint-Quentin-en-Yvelines, Noisy-le-Sec, Namur, Châlons-en-Champagne, Amiens (France and Belgium): shows 99-110

December 26th, 2011 by Arthur

Et si on se racontait à l’envers, en cette fin d’une année qui fut intense (au bas mot) ? Démarrant dans une voiture qui file vers les cimes enneigées pour les traditionnelles vacances au ski d’une petite famille qui en a toujours fait un moment privilégié pour se retrouver, au-delà de l’éloignement géographique des uns et des autres.
Poursuivant avec l’indigestion (pas très inédite) du réveillon de la veille, punch de Noël à la clé pour de vrai, et le dîner de Noël avec les amis de Sciences Po quelques jours auparavant. Pour certains d’entre nous, on ne s’était pas vu depuis longtemps et comme souvent je fus touché de voir ce qui demeure ou revient vite, très aisément, dès lors qu’on se retrouve. Beaucoup de couples parmi ces amis, la plupart avec une jolie ancienneté, les gens s’installent, se marient – ça fait tout bizarre à l’intérieur, ça fait envie, en tout cas ce sont une bizarrerie et une envie qui réchauffent le cœur, aucune aigreur là-dedans. Juste cette sensation du vide devant nous, des choses qui arrivent « pour de vrai », se mettent en place pour durer – on ne répète plus, on ne joue plus, on est lancés sans filet. Vieillir…  Plaisir identique à retrouver deux chers amis « californiens ». Je suis pris de vertiges d’euphorie lorsque mon esprit vagabonde et croise toutes ces chères personnes que je fréquente assidûment ou moins, d’horizons si variés, je me sens chanceux, heureux, presque béni. L’esprit gnangnan de Noël en somme : délicieux.
Avant cela j’avais commencé les vacances à Venise, pour voir R et C qui y étudiaient depuis la rentrée. Ils auraient pu être n’importe où, ce sont eux que je voulais voir plus que l’endroit – et puis le charme des canaux et des masques, pour faire très cliché, n’a pas eu de mal à opérer. Renforcé par les deux kilos de pâtes quotidiens et la vie à huit avec l’ensemble des visiteurs de la fin de leur séjour : colonie de vacances impromptue, aux improbables ramifications aussi, qui a ravi au-delà de nos attentes individuelles les plus folles.

Et avant le 16 décembre et les fameuses vacances, je tournais. Nous voilà donc repartis au 20 novembre, voir ce que les derniers spectacles de l’année nous ont donné.

Fracassés, les danseurs, fracassés les techniciens, fracassé le tour manager, au retour de Russie. Deux jours à Londres ne suffisent pas, les estomacs sont sens dessus dessous, le froid suinte encore de nos petits corps lessivés. Et nous repartons pour quatre semaines françaises. Un piège ! Sous couvert d’être à la maison, les exigences du groupe avec leur tour manager hexagonal sont plus pressantes, et ledit tour manager n’aspire qu’à passer du temps avec ses amis. « Mes fesses contre ta barre de pole-dance » pour commencer à Rosa Bonheur. Il faut donc faire attention. La banlieue ne me fait pas peur. Je fais mes habituels allers-retours en RER sauf que je ne suis pas chez mes parents et que depuis Sénart c’est quarante minutes à chaque fois pour voir mes Parisiens préférés.
Le premier des trois spectacles n’est pas très bon et la salle réagit assez mollement. Fracassés, vous vous souvenez ? Le second est notre centième et nous en faisons un contre-événement : il n’y a rien à faire où nous sommes, je m’éclipse à Paris en deuxième partie de soirée sans trop culpabiliser. Le troisième et dernier spectacle est au top. Puis à Sartrouville également, et le théâtre débordant de ses 800 spectateurs nous reçoit comme des rois. Je gère assez mal un danseur fatiguant avec ses problèmes de santé fatigants, passant dans cette phase cyclique fatigante de rejet d’une troupe fatigante qui ne pense qu’à elle et pas assez à moi. Du coup moi, je pense à moi. Je m’échappe. Apéro, dîner, danser, bien jolie nuit blanche, inattendue.
Et on continue. Les danseurs fatigants aussi, c’est récurrent. Vers la Bretagne, huit heures en bus pour gagner le bout du monde. Brest est charmante, Le Quartz un théâtre impressionnant avec ses 1,500 sièges. Je commence à m’inquiéter de mon état de fatigue, impossible de me sentir en forme depuis la Russie (toujours elle) alors que je dors bien et réduis les excès. C’est la crise physique généralisée, vite un massage, explosez ce nœud qui me laboure l’épaule gauche. Je ne me sens pourtant pas stressé. Juste en vrac.
Crise de compagnie aussi, des tensions lancinantes et récurrentes qui cette fois filent un mauvais coton. Comprenez qu’on quitte le champ de la simple fatigue. Je m’improvise médiateur un peu sec, convoquant la troupe sur scène en fin de répétition pour leur dire ma façon de penser. Moi qui suis si gentil, je les cueille en pleine surprise et culpabilité. Ça les surprend et ça les calme. « Encore deux semaines à tenir » avant le break, leur susurre-je en substance. « Calmez-vous et arrêtez de faire les gamins », du haut de mes vingt-quatre ans, vers leur trentaine bien entamée. Apparemment c’est du meilleur effet, de quoi conforter mon choix d’après tournée.
Que je ne préciserai pas ici, la faute à une bête superstition tant que je n’aurai pas signé mon contrat. Un peu comme tous ces ragots que je ne vous délivre qu’à moitié sans citer personne pour rester respectueux et professionnel. Tout un programme, qui m’empêche de faire du scandale suivi alléchant sur ce blog.
Pourquoi ce carnet de bord d’ailleurs, alors ? Garder une trace de ce rythme, comme un dernier rempart contre la vraie vie (très) active qui file en avant, j’en parlais un peu plus haut, sans protection, au sens effréné d’angoisses débridées.
Retour en banlieue parisienne, une scène triangulaire à Saint-Quentin doublée des aventures annuelles avec l’ex, un bon spectacle à Noisy-le-Sec – le temps de profiter des parents, aussi, qui manquent – et on file à la belge.
« Namuuur » susurre Keren Ann qui se produit juste avant nous au Théâtre Royal. Je connais mal et reste scotché à mon fauteuil, empli d’un bien-être cosy, subjugué par la voix et l’ambiance. C’est toujours si agréable de réussir à voir d’autres shows que la route verticale. L’emploi du temps est un peu fou avec cet autre spectacle à Bruges en parallèle qui vaut à six d’entre nous deux allers-retours bien harassants. « C’est dur, c’est la vie d’artiste. »
Châlons-en-Champagne me déçoit, ville morte par excellence, l’ennui est net et profond, heureusement il y a ledit champagne et un super théâtre. Et finalement, Amiens, qui là me surprend agréablement, bruissant de cette agaçante folie de pré-Noël. Un Lillois bien-aimé me rend visite pour découvrir la folie de la tournée. Il est comblé et le plaisir est partagé.
Le dernier spectacle de l’année, cent-dixième du nom, que nous attendions tant, est l’un des moins réussis de la saison. Qu’importe, les 1,000 spectateurs de la Maison de la Culture sont hystériques, littéralement. Une bien jolie façon de nous souhaiter de bonnes vacances malgré quelques pépins techniques et une énergie qu’on a connue plus folle.
Après quasiment six semaines sans jour off, nous roulons vers Lille, vers l’Eurostar, vers Londres. Mon esprit est déjà presque à Venise, nous avons du mal à croire qu’elles sont là, les vacances. Deux danseurs sont blottis l’un contre l’autre dans le bus, image récurrente dont la fragile chaleur fait toujours sourire avec bienveillance, dans nos petites vies de saltimbanques.
Et voilà, toute la petite troupe parle français, ou presque. Fracassés, mais « C’est fait. » Il sera temps plus tard de penser à la folie finale du rythme infernal, encore lui, qui nous attend en 2012.
« C’est la vie. » La nôtre, en tout cas.

Kazan, Russia: show 98

November 27th, 2011 by Arthur

Ah, la Russie… Avant même le top 50 annuel elle peut se vanter d’être numéro 2 derrière la Chine en termes de dépaysement. Elle nous a bien stressés, bien fracassés. Elle nous a bien eus. Le voyage déjà était bâtard, trop court et en pleine nuit. Et puis nous allions à Kazan, capitale du Tatarstan à l’est de Moscou. Donc transfert et deuxième vol. Et amabilités russes. Dans l’avion lorsqu’on se fait réveiller de force et redresser le siège pour consommer le plateau-repas jeté sur notre tablette. À l’immigration avec des regards assassins envers notre danseur égyptien qui a le malheur de porter la barbe alors qu’il est rasé sur sa photo de passeport. À l’enregistrement pour le second vol, où le nombre de personnes devant nous a fait craindre un raté d’avion. Quand j’ai demandé à une agent d’information s’il y avait un espace pour les groupes, parce qu’on risquait de rater le vol, elle ma répondu que c’était notre faute et qu’au lieu de lui parler je devrais être en train de faire la queue. Finalement nous avons eu le vol sans problème, même avec cet étrange contrôle de sécurité où il faut se battre pour récupérer un panier où déposer son téléphone, ordinateur etc. On se croirait sur le Titanic (dont la bande-annonce pour la resortie 3D me donne des frissons, au passage), et il n’est pas rare de se faire arracher une corbeille des mains, ou de devoir soi-même la reprendre à un enfant de huit ans qui vous jette des regards noirs.
Ah, ces fameux regards, cette absence constante d’un sourire ! Culturelle paraît-il. C’est assez déstabilisant. Comme la glace qui recouvre les trottoirs de Kazan, il faut gratter. Quand la confiance est installée nos relations avec le festival deviennent plus simples et les sourires apparaissent. Et par moins quinze ils font du bien. L’anglais est souvent plus qu’approximatif mais on s’en sort plutôt pas mal, eux et nous (je ne mentionne pas notre interprète, gentille mais un peu trop collante, et complexée de n’être qu’interprète et qui s’improvise du coup assistante chorégraphe, tour manager et technicienne – presque danseuse.)
La veille du spectacle nous expérimentons avec R, A, L et E la fameuse vodka russe, sous la forme de huit shots par personne en moyenne, au bar de l’hôtel et jusqu’à six heures du matin, dans le quasi seul but d’approcher le très sexy administrateur du festival, qui nous apparaît tour à tour homo ou hétéro. Lorsque nous montons finalement nous coucher au petit matin, il lèche consciencieusement le visage d’une blonde sur un canapé. Donc hétéro on dirait. Ce n’est pas grave, notre véritable amante cette nuit-là fut la vodka.
Le soir du spectacle nous sommes donc relativement fracassés. La salle est pleine. Pleine de gens un peu fous aussi. Comme une journaliste hystériquement désagréable qui chasse les danseurs dans leurs loges cinq minutes avant le début de la représentation pour les interviewer. Lorsqu’on lui fait gentiment remarquer que le spectacle va commencer elle répond sèchement que pour l’instant il n’a pas commencé, right? J’abandonne. Après cinq minutes de show son cameraman décide de monter sur scène pour avoir une meilleure vue ou un meilleur cadre, que sais-je. C’est le début pour moi d’une heure de mon activité favorite (ironie) : la chasse aux débiles et aux photographes intempestifs. Après avoir hurlé sur le cameraman pour le dégager de scène, je m’occupe d’un autre qui décide de faire un plan de la salle comble plongée dans l’obscurité, et qui allume donc l’espèce d’énorme lumière blanche de sa caméra pour mieux tous nous voir. Il y a ensuite la sonnerie de portable stridente que ce vieux couple ne sait pas arrêter, ce qui les fait hurler de rire. Et cette dame à côté de moi qui photographie l’ensemble du spectacle. Lorsque je m’approche avec mon traditionnel « No photos please » assez sec, elle me gueule dessus en russe quelque chose qui signifie probablement qu’elle va m’arracher les yeux, et elle continue de prendre des photos. À ce stade je décide de me concentrer sur le spectacle.
Et puis notre magie opère. Au noir final la salle bondit en un seul homme et hurle. Hurle de plaisir. Je n’ai jamais vu une telle réaction. Au dîner après le spectacle, de nombreux étudiants viennent serrer les danseurs dans leurs bras en pleurant. On n’a jamais vu ça non plus.
On se rend compte qu’on s’est encore fait avoir. Que malgré le retour qui nous fracasse (réveil à trois heures du matin pour récupérer un avion qu’on rate presque à cause de la bureaucratie russe insupportable, ce n’est pas pour rien que j’utilise le mot « fracasser » pour la troisième fois dans ce billet), malgré le froid, la langue, la culture, malgré la rudesse et l’irritation, la sensation que procure un spectacle réussi et qui plaît surpasse tout – la Russie est surréaliste et fascinante.

Toulouse & Tarbes, France: shows 95-97

November 27th, 2011 by Arthur

Après les one-shots parisien en mars, nantais en mai et marseillais en juin, la tournée française presque continue démarre dans le Sud-Ouest début novembre. En dehors de Paris et Lille, Toulouse est la ville française que je connais le mieux, et pour d’obscures raisons également un des coins de l’Hexagone où j’ai le plus de contacts, familiaux et amicaux. Je m’octroie donc une bonne partie des invites pour nos deux spectacles au TNT. Il y a quantité et il y a aussi qualité, je vois ML tous les jours, et ça nous fait un bien fou à tous les deux. Elle invite même une partie enchantée de la troupe pour un verre d’après spectacle dans son nid toulousain si cosy.
Le TNT est une magnifique salle, avec un plateau gigantesque qui nous change de la mini scène de Budapest. Et l’équipe du théâtre est au poil, contrairement à un autre organisme chorégraphique qui nous co-accueille et que je ne citerai pas nommément par souci de pseudo professionnalisme. Mais dont la cheftaine se révèle complètement folle et m’agresse après chacun des deux spectacles pour des raisons aussi différentes qu’absurdes. Ça devient même assez drôle tant c’est ridicule. Ce que l’ego, l’aigreur et la frustration ne vous font pas faire, je vous jure. Le deuxième spectacle est proche de la perfection, et me rappelle pourquoi malgré tout ce job est addictif.
L’occasion de repenser à ma dernière visite toulousaine à la Saint-Valentin 2010, alors que je venais d’accepter cette tournée et que je négociais mon salaire au téléphone dans les rues de la ville rose. What goes around…

Vendredi 11 novembre à Tarbes, la ville est décédée. Contre toute attente nous sommes logés au Rex, fameux hôtel hype de la région qui contente tout le monde. La salle de bain et ses parois en verre au milieu de la chambre est du meilleur effet exhib.
Le soir du montage technique nous dînons en terrasse avec R notre technicien-chef adoré et L et A, deux danseurs. La nuit est tiède et le moment délicieux. Nous nous livrons tous les quatre sur cette folle aventure, armés différemment pour l’affronter en âge, expérience ou situation familiale. C’est grisant et apaisant. Nous évoquons nos désirs artistiques respectifs. Que retient-on de cette expérience, qu’en garde-t-on ? « À quoi bon ? », demande R. On n’en garde rien mais on retient tout. Ce monde tellement globalisé qui se révèle à nous spectacle après spectacle. Tous ces détails culturels. Cette vie de groupe bohème tant aimée et haïe à la fois. La déprime et la lassitude guettent parfois dans les interstices, mais dans le tourbillon de la tournée elles ont à peine droit de cité. Chaque étape est une nouvelle poche de vie express, des milliers de recommencements. Cette constante fuite en avant, cette échappatoire collective à nos individualités quotidiennes, devient banale à nos yeux voyageurs, mais émane bien d’une graine complètement folle. Et ce que nous sommes aujourd’hui, c’est elle.
Ce qui inclut les habituels moments un peu plus « down », souvent matérialisés sous la forme de danseurs blessés. Ce qui arrive à Tarbes. Rien de grave, mais j’ai vraiment un problème à gérer ça, c’est probablement ce que j’aime le moins dans le job. Alors je me goinfre de chocolat pour constater ses vertus uplifting. Mes incartades virtuelles quand elles s’inscrivent dans une période d’obsession me fatiguent aussi. Je m’en accommode, avec ou sans chocolat.

Quittant Tarbes pour la parenthèse russe, entassés dans des taxis vers Blagnac, nous admirons les Pyrénées qui se détachent sur le ciel automnal imperturbablement bleu. Je pense aux danseurs qui viennent des quatre coins de ce petit monde, et à leur déracinement face à ces cimes enneigées, dans ces taxis du Sud de la France. « J’aurais voulu être un artiste », chante Balavoine à la radio. Le soleil nous chauffe doucement alors que nous filons vers un énième renouveau. Il y a de la beauté dans nos vies. Le rappel est opportun.

Budapest, Hungary: shows 93-94

November 17th, 2011 by Arthur

La tournée nous a portés jusqu’en Hongrie, et Budapest est vraiment très jolie. Pleine de beaux garçons en vue, mais ce qui m’a vraiment plu ce sont les bains. L’eau à 35°C en extérieur début novembre, j’ai adoré. Ça m’a régénéré. Au retour le steward a renversé une bouteille d’eau sur mon ordinateur ouvert, mais ça n’a pas entamé mon moral. Déjà parce que mon MacBook va bien, ensuite parce que c’était trop mignon d’apprendre le français pendant le vol à la moitié des danseurs, dont deux font ça très sérieusement (avec un livre de grammaire et des accents irrésistibles, les choux !) Surtout parce que la soirée londonienne qui a suivi avec S et O était parfaite.

Ludwigsburg & Lörrach, Germany: shows 91-92

November 10th, 2011 by Arthur

J’ignore si la parenthèse brésilienne que nous attendions tant et avons tant appréciée malgré la pluie nous a suspendus dans les limbes cotonneuses d’un bien-être inattentif, ou si ça n’a rien à voir. Mais le relâchement fut total. Nous finissions le mois d’octobre en Allemagne, et après l’Australie, les Émirats, la Chine, le Proche-Orient, la Malaisie ou justement le Brésil, après surtout déjà presqu’une dizaine d’allers-retours germaniques, on ne peut pas dire que j’étais très stressé (si l’on omet le fait que je suis désormais de toute façon bien moins stressé qu’au début de l’aventure, merci pour moi.) Relâchement total donc en ce vendredi de retour du Brésil – et tout est allé de travers. Certains danseurs en retard voire carrément justes à l’aéroport, un enregistrement des bagages techniques qui a pris des plombes avec un staff forgé dans une porte de prison, un danseur en surcharge avec sa valise perso (après un an de tournée, hello ?), et quatre danseurs égarés en duty free alors que le vol ferme et que l’agent est en train de demander qu’on débarque leurs valises. Tout est rentré dans l’ordre in extremis, et personne n’a vraiment compris ce qu’il se passait ; je fus le premier horrifié de constater qu’un défaut de vigilance constante avait si vite fait de nous ramener à l’état d’esprit primitif des débuts, où tout était incertain. J’ai été bien naïf de croire qu’après quasiment cent spectacles, une soixantaine de vols, vingt pays et quarante villes, tout irait bien. Deux jours plus tard c’est une danseuse visiblement assez émue qui s’agaçait de ce que d’autres discutent toujours les décisions de notre répétiteur, menant il est vrai une fois sur quatre à quelques échanges virulents entre danseurs. Au-delà de renforcer cet état d’esprit que rien ne sera simple et tout plutôt compliqué jusqu’à probablement la toute fin de la tournée, je me rendis simplement compte que l’alchimie du groupe, assez particulière et sanguine, couplée à un spectacle exigeant, sur le fil en permanence, physiquement et mentalement, et qui resterait sur ce fil même si on le tournait dix ans, était une donnée à assimiler et accepter pour le reste de la tournée. Pas reposant, jamais vraiment simple, mais indubitablement très stimulant et enrichissant à tout point de vue. Jamais lassant en tout cas… Je compris aussi pourquoi j’étais assez possessif de notre « esprit de Compagnie », et blessé, assez dur et prompt à juger mes amis lorsque ceux-ci me rendent leurs visites chéries sur le tour, et bercés par la sympathie de chacun se permettent des jugements assez finaux qui me percent le cœur à chaque fois. Une envie de rétorquer sèchement qu’il ne suffit pas de m’entendre narrer mes histoires et de passer une semaine avec nous pour pouvoir saisir l’essence de la troupe et décréter que ceci et cela, c’est mal. Oh je ne dois pas être loin du syndrome de Stockholm lorsque ces critiques renforcent mes propres plaintes à l’encontre de telle ou telle situation. Mais ce qui prédomine au final, c’est que je suis le seul apte à critiquer l’atmosphère dans laquelle baigne le groupe. Pas toujours évident à gérer.

Jamais lassant ? Sauf dans les désormais célèbres transitions, évidemment. Quelques jours à Londres qui régénèrent autant qu’ils épuisent, notamment dans le fait de pauser dans le rythme effréné. Comme si se relâcher fatiguait plus que garder le rythme infini des vols/répétitions/spectacles/bis repetita à l’envi. En pourparlers pour rester avec la Compagnie après la tournée, à un poste différent mais au moins aussi excitant, la perspective de me réinstaller à Londres pour une durée plus indéfinie que mes quatre premiers mois à l’été 2010 me réjouit autant qu’elle m’effraie. Ma soirée d’anniversaire m’a pourtant enchanté. Mais a aussi marqué la séparation d’avec le gros des troupes, irrémédiablement parisien. J’aime Londres, le manque de Paris est supportable, soyez quelques-uns d’entre vous à vous albionniser avec moi et je serai le plus heureux des hommes. Ne me rappelez pas la proximité d’Outre-Manche, elle est caduque dès lors qu’on pense à un rythme de vie plus installé, sorties en semaines et autres petits plaisirs simples du quotidien. Bien sûr que vous passerez vos week-ends dans ma nouvelle maison, bien sûr que je continuerai de venir vous embrasser à Paris, mais ça ne change rien au problème.

Problème pour être tout à fait honnête un peu biaisé au moment où j’écris ces lignes, tout ragaillardi par la mouvance infernale de notre périple, l’avenir ne m’effraie pas autant aujourd’hui que le 1er novembre dernier quand je « fêtais » mes 24 ans. Aujourd’hui, ça va.
Mardi dernier un peu moins. Pour quasiment la première fois pas de Toussaint fériée pour le scorpion vieillissant que je suis, mais une journée classique au bureau. Tout allait bien, le souvenir de la belle soirée du week-end aidant, le souvenir du dernier soir en Allemagne une semaine auparavant également, avec la surprise de mes danseurs, le dîner et leur cadeau ; également les multiples messages égrenant la journée de travail. Tout allait bien jusqu’à ce que je me retrouve à 19h30 seul au bureau, nuit noire à l’extérieur, pas de plan pour la soirée. La fête avait été consommée le week-end comme je disais, les gens n’étaient pas tellement dispos en ce mardi soir automnal. Et je ne les en blâme pas loin s’en faut – je me rend simplement compte et ce n’est pas la première fois, que j’ai tôt fait de m’ennuyer à Londres dès lors que les trois-quatre personnes essentielles sont occupées avec leur mari, leur amant, ou autre. La taille de la ville et la vie plus posée de ces amis amène très rapidement des situations de solitude qui conviennent une ou deux fois, pour le repos, puis agacent, car vous le savez, je suis loin d’être un solitaire. La boucle est bouclée, vous avez cerné l’angoisse du moment.
Bref – en ce mardi soir noir j’appelle ma danseuse taïwanaise chérie en répétition non loin de là. Ce n’est que 24 ans mais bon… On ne va pas se laisser abattre. Elle m’invite à la rejoindre au pub du coin, elle est avec un ami. Je marche les dix minutes qui nous séparent, la fraicheur nocturne fait déjà son office et désengourdit efficacement mon esprit chagrin. Je me prends évidemment à rêver à un magnifique jeune homme. L est très cute, mon cœur fait un petit bond dans ma poitrine – et très hétéro. Bon, ok. Ça n’empêche pas cette soirée totalement improvisée d’être impeccable de bout en bout. On n’est pas encore revenu à une mouvance « Bring it on! », mais je me sens repu, apaisé.

Mercredi, une forte envie de mélancolie après ce mardi gris – mais ça y est, j’ai replongé dans la tournée, cet état d’esprit en tant que tel, cette addiction perverse qui nourrit autant qu’elle draine. Je serais presque déçu de me sentir à nouveau si bien, tiens.
Bien, oui – vous me connaissez, tout va toujours bien. At some point.